Pawel Samecki, commissaire européen à la politique régionale, n’aurait pu être plus clair : "Nous devons développer la coopération avec nos voisins parce que c’est vital pour la croissance et la stabilité. Et notre voisin le plus important est la Russie". Deux chiffres suffisent pour expliquer cette affirmation : 40% de l’énergie importée par l’Europe provient de Russie et 51% des importations russes viennent de l’Union européenne. Face aux défis de la mondialisation, l’UE envisage depuis des années de développer des régions compétitives. Et à présent, deux d’entre elles sortent du lot : la Baltique et le Danube, chacune avec une stratégie propre et le regard tourné vers la Russie.

Il s’agit de macro-régions, un nouveau concept que l’on estime plus à même de répondre aux défis à venir et qui, de plus, rappelle l’Europe du XVème siècle, avant que l’ordre ne repose sur la souveraineté des Etats. "Les régions, explique Daniel Tarschys, ancien secrétaire général du Conseil de l’Europe, présentent une dualité très intéressante : elles sont plus petites qu’un Etat mais, dans le même temps, elles peuvent être plus grandes qu’un Etat". Selon Danuta Hübner, ancienne commissaire européenne à la politique régionale, "on ne peut pas freiner" le processus de concentration régionale. "Il est possible de l’ordonner, c'est tout. La coopération régionale continuera à se développer et deviendra de plus en plus complexe, explique-t-elle. C’est pourquoi l’on crée un nouveau territoire qui, contrairement à ce qui peut sembler, ne fragmentera pas l’UE mais renforcera sa cohésion".

Plus de coopération est-ouest que nord-sud

L’énergie et le commerce sont les deux moteurs des nouvelles macro-régions. La Baltique, par exemple, reconnue en tant que telle par la présidence suédoise de l’UE, sur le point de s’achever, pose actuellement les jalons d’étroites relations avec la région russe de Mourmansk pour exploiter les routes commerciales de la mer de Barents, dont la glace fond un peu plus chaque année en raison du réchauffement climatique.

"La coopération est beaucoup plus importante entre l’est et l’ouest de l’Europe qu’entre le nord et le sud. Tant pour des raisons historiques que d’intérêts mutuels", affirme Kari Aalto, président du Comité Régional de Barents. Pour Evgeni Nikora, président du Parlement Régional de Murmansk, il est clair que l’avenir de la ville portuaire repose sur les liens avec la Baltique et le nord du Pacifique. "Nous voulons consolider le réseau ferroviaire avec la Baltique afin d’alimenter le port de Murmansk", annonce-t-il. Il considère que la glace n’est déjà plus un obstacle à la navigation : "S’il y a des champs de glace, les prix du transport augmentent, c'est tout". Jusqu’à présent, les seules lignes commerciales entre Murmansk et la Norvège transportent des conteneurs. Mais ce n’est qu’une question de temps avant que des pétroliers y naviguent également. Voilà qui constituera une nouvelle porte sur l’Europe pour les hydrocarbures sibériens.

De puissants groupes de pression

Le pétrole du Caucase constitue quant à lui l’un des principaux atouts de la macro-région de la mer Noire, en gestation depuis au moins deux ans et appuyée par d’autres groupes de pression du centre de l’Europe qui, avec le soutien de l’Allemagne, se montrent plus puissants que les méditerranéens.

La raison d’être de la macro-région du Danube, poussée par le Baden-Württemberg, est commerciale en plus d’être historique et culturelle. Le plus grand fleuve de l’Europe sera plus important encore dans le futur. "Pour nous, c’est fondamental, reconnaît Gabor Demszky, le maire de Budapest. Cet espace naturel aurait été organisé, même si l’UE n’existait pas. Rappelons que c’est l’Union européenne qui a forcé la Hongrie à se diviser en régions artificielles pour pouvoir prétendre aux aides économiques".

La coquille vide de l'Union pour la Méditerranée

L’espace naturel, historique et culturel de la Méditerranée est estompé par les grandes différences de tous types qui séparent ses deux rives et par la prééminence des intérêts énergétiques des Etats. "Jusqu’à présent, la coopération n’a donné aucun résultat, admet un diplomate français qui désire rester anonyme car il n’est autorisé à aucune déclaration, et l’Union pour la Méditerranée lancée il y a deux ans par Nicolas Sarkozy n’est encore qu’une vitrine politique".

La présidence espagnole de l’UE, à partir de janvier, tentera de promouvoir cette union, mais rien n’est prévu quant à l’articulation d’une macro-région autour de l’Arc Méditerranéen Latin, qui va de la Sicile à la mer d’Alboran. Celle-ci devrait unir les eurorégions Pyrénées-Méditerranée et Alpes-Méditerranée, traçant ainsi un arc entre Gênes et Tarragone, qui inclut les Baléares et des villes clef comme Barcelone, Lyon, Marseille, Turin et Milan. Aux liens historiques et culturels qui unissent cette zone en devenir s’ajoute donc l’intérêt commercial d’être la grande porte du sud de l’Europe.