Trois mois seulement se sont écoulés depuis que Catherine Ashton a été nommée Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, et l’on ne peut que se demander si elle ne va pas bientôt prendre la porte. Le "mécontentement qui couvait" quant à son action "s’est transformé en feu roulant de critiques", rapporte The Times. Selon le quotidien de Londres, ce "canardage" aurait été déclenché par la France, qui "voulait un ministre des Affaires étrangères fort", mais c’est maintenant tout le continent qui ouvre le feu.

Les responsables de l’Union sont apparemment furieux qu’elle n’ait pas assisté à la rencontre des ministres européens de la Défense avec le Secrétaire général de l’OTAN à Majorque, le 25 février (elle assistait en fait à l’investiture du président ukrainien Viktor Ianoukovitch). Hervé Morin, ministre français de la Défense, a donné le ton : "Il est quand même savoureux que, ce matin, pour évoquer les relations entre l’OTAN et l’UE, il y ait le secrétaire général de l’OTAN et pas la Haute représentante, pour la première réunion depuis l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne". Jack de Vries, son homologue néerlandais, lui a emboîté le pas, glissant sur Twitter que "Madame Ashton a brillé par son absence", tandis que l’Espagnole Carme Chacón disait avoir "regretté l’absence d’Ashton".

Pour le Times, l’affaire met à nu les tensions qui existent entre Lady Ashton et les deux autres figures de proue de l’UE, Herman van Rompuy, le président du Conseil européen, et José Manuel Barroso, celui de la Commission européenne. L’un ou l’autre aurait, selon certaines sources, "pu représenter l’UE en Ukraine". Le traité de Lisbonne, censé simplifier la hiérarchie de l’Union, a en réalité accouché d’une structure confuse où "trois camps s’affrontent pour le pouvoir et l’influence".

Catherine Ashton a beaucoup de mal à s'attirer des éloges. Le député européen Zbigniew Ziobro affirme dans Rzeczpospolita que "la nomination d’une politicienne de troisième division en tant que Haut représentant avait pour but de garantir la position dominante des grandes puissances au sein de l’Union. Berlin, Paris, Rome et Londres veulent pouvoir poursuivre leurs propres objectifs nationaux".

Dans le quotidien polonais Zycie Warszawy, Piotr Kaczynski, expert du Centre des études politiques européennes, se montre encore plus cinglant : "Elle est passive. Que ce soit pour Haïti (le tremblement de terre) ou la Biélorussie (persécutions contre la minorité polonaise), les Etats-membres ont été obligés de faire pression sur elle".

El País rappelle pour sa part à ses lecteurs le récent "tour de passe-passe" de José Manuel Barroso, qui a réussi à nommer son ancien chef de cabinet, João Vale de Almeida, au poste d’ambassadeur de l’UE à Washington. A Bruxelles, "c’est interprété comme un passage en force de Barroso au détriment d’Ashton, ce qu’elle dément".

L'UE, un "club fermé"

Une seule voix discordante dans ce concert, celle du Volkskrant qui, à propos de l’embarras de Lady Ashton sur Haïti, laisse entendre que ce sont les Nations unies qui l’auraient dissuadée de s’y rendre. En ce qui concerne João Vale de Almeida, le quotidien néerlandais reprend les affirmations du Haut représentant, qui avait assuré que "les nouvelles règles sur les nominations n’étaient pas encore entrées en vigueur et [que] le poste était vacant depuis novembre. Il était donc nécessaire d’agir rapidement". De Volkskrant cite une source diplomatique optimiste quant aux chances d’Ashton de créer une "diplomatie européenne". Un défi s’il en est. "Toutes les critiques dont elle fait l’objet se dissiperont si elle y parvient".

Et pendant ce temps, "Où est passée l’Europe ?", s’interroge Time en Une. "Où est passée l’Europe ?". Dans un article au titre ironique, "L’Europe qui rétrécit", l’hebdomadaire new-yorkais se désole face aux mécanismes nés du traité de Lisbonne, qui ressemblent à "une parodie de tout ce qui va mal dans l’UE, bureaucratiques et complexes, reposant sur les solutions les moins mauvaises et manifestement conçus pour favoriser les querelles de clocher plutôt que l’action".

"Demandez à Catherine Ashton de définir les idéaux de l’Europe, poursuit Time, et elle affichera des aspirations qui sont loin d’être modestes : 'La démocratie. Les droits de l’homme, dit-elle. Espérer voir des nations stables et sûres, avec lesquels nous engagerons le dialogue politique et nouerons des relations économiques'. L’Europe a raison de nourrir de grandes ambitions, tant pour elle que pour les autres. Nombreux sont ceux qui, dans le reste du monde, seraient heureux qu’elle parle d’une voix plus forte".

Hélas, ajoute l'hebdomadaire, "si l’Europe veut réaliser ses rêves et ceux des autres, elle doit changer de façon d’agir. Elle exercerait une plus grande influence si elle se comportait comme un bloc vraiment uni. Peinant à masquer son exaspération, un haut responsable asiatique dépeint comment, lors des sommets internationaux, les dirigeants européens ne cessent de s’entretenir les uns avec les autres. 'C’est franchement comme un club', grince-t-il, et ce n’est pas un compliment".

Au bout du compte, conclut Time, "les dirigeants de l’UE ne peuvent plus éluder la question épineuse : ses Etats-membres et leurs électoraux nationaux veulent-ils sincèrement d’une politique étrangère commune ?"