Au cours de ses 22 ans de carrière judiciaire, Baltasar Garzón a eu beaucoup d’occasions d’embêter les gens. Il compte parmi ses principaux ennemis, des hommes politiques qui, un jour, lui donnaient l’accolade pour, le lendemain, subir ses persécutions. Ces passages brusques du froid au chaud – et vice-versa – se retournent aujourd'hui contre lui. Garzón n’a jamais été un homme discret. Il s’est toujours arrangé (ou d’autres l’ont fait à sa place) pour que les dossiers brûlants se retrouvent sur son bureau. Rares sont les affaires de grande envergure qui ne sont pas passées entre ses mains. Il a été l’un des premiers à s’occuper de la lutte contre le narcotrafic – qui, à l’époque, était en passe de transformer certaines régions d’Espagne en une nouvelle Sicile.

Il s’est aussi intéressé au terrorisme pur et dur, en passant par le terrorisme d’Etat et ses dérivés : l’utilisation de fonds spéciaux. Il n’a évidemment pas pu laisser de côté la corruption sous toutes ses formes. Garzón a réussi à exporter son prestige à l’étranger en s’occupant d’affaires tout plus spectaculaires les unes que les autres : l’instruction d’un procès contre Silvio Berlusconi [pour des abus supposés de sa filiale espagnole Telecinco] et l’émission de mandats d’arrêt contre le dictateur chilien Augusto Pinochet et Oussama Ben Laden.

L'ami des chefs d'entreprise

Même si certains lui reprochent de ne compter, parmi ses victimes, aucun grand chef d’entreprise, Garzón est devenu une sorte de justicier à l’échelle internationale. S’il n’a pas obtenu de s’occuper de l’affaire de la faillite de la banque espagnole Banesto, d’aucuns estiment que son agressivité a diminué dans certaines affaires troubles liées aux grandes banques du pays, notamment BBVA et Santander. Le fait que la banque Santander ait parrainé des cours qu’il a donnés aux Etats-Unis (ce que l’institution nie) aurait pu lui coûter sa carrière.

Mais celle-ci a suivi son cours et Garzón, infatigable, a continué à s’occuper d’affaires d’envergure. Il semblait destiné à demeurer le célèbre magistrat qu’il était pour les siècles à venir. Mais, ses tentatives d’obtenir un poste plus élevé au sein de l’Audience nationale [haut tribunal espagnol], du Tribunal suprême ou du Tribunal international de La Haye se sont toutes soldées par des échecs. Il ne semblait pas bénéficier de suffisamment de soutien de la part de ses collègues. Quelque chose œuvrait contre lui : à sa droite et à sa gauche, une majorité de gens avait fini par ne plus le supporter.

Franco, l'enquête de trop ?

Au regard de tout ce qu’il a accompli, on peut penser qu’il ne manquait d’une chose à Garzón : la mention, dans son CV, d’un personnage historique, une tête pour compléter sa collection. Après avoir passé au crible la démocratie et ses défaillances, il lui fallait examiner le passé. Et mettre à profit le personnage de Franco. Garzón avait déjà réglé leur compte à bien des gens, mais il n’avait jamais osé s’aventurer sur le territoire du dictateur. Au titre de la loi sur la mémoire historique, de ses imperfections et des demandes négligées des familles des victimes de milliers de fusillades, Garzón a voulu instruire le procès du franquisme. Et comme son insomnie et son caractère lui permettent d’abattre un travail considérable, il s’est lancé dans cette aventure tout en cherchant noise au Parti populaire dans l’affaire Gürtel [des cas de corruption, de fraude et de blanchiment présumés impliquant des cadres du PP].

Garzón a toujours été traqué par ses victimes. Il connaît la chanson. Il est prêt à faire face à la pression, comme il l’a manifesté dans un ouvrage qui rassemble ses pensées et ses inquiétudes (El mundo sin miedo [Un monde sans peur], 2005). Il a toujours su se sortir des pires situations avec l’efficacité d’un équilibriste. L’autre partie est toujours venue à sa rescousse. Mais cette fois-ci les membres de la société très fermée de la magistrature sont trop nombreux à être convaincus que la fin approche. Ils sont trop nombreux à penser que Garzón a fait son temps, qu’il ne sert plus à rien, en particulier pour les politiques. Tous ont été victimes de sa cruauté. Ses mémoires offrent l’image d’un homme convaincu qu’il est venu au monde pour y jouer un rôle et qui accepte le sacrifice que cette mission exige. Le problème, c’est de savoir s’il est prêt à affronter une fin qui ne faisait pas partie de son programme.