Au plus fort de la crise de l’euro, j’ai rencontré un haut fonctionnaire de la Commission européenne. Il m’a décrit sa situation professionnelle de la manière suivante : suite à l’élection de François Hollande à la présidence française, la Commission avait enfin retrouvé un peu de pouvoir.

Auparavant, “Merkozy”, le tandem formé par la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Nicolas Sarkozy, plaçait systématiquement le reste du dispositif européen devant le fait accompli. Mais avec François Hollande, l’Allemagne et la France s’étaient brouillées, et la Commission se retrouvait à jouer les médiateurs. Voilà comment l’on gouverne l’une des trois premières économies mondiale en période de crise aiguë.

Ce que l’on appelle diplomatiquement le “déficit démocratique” – le fait que nous, citoyens européens, ne choisissions pas ceux qui dirigent l’Union européenne, tout comme le fait qu’ils ne soient pas tenus de nous rendre des comptes- est aujourd’hui si flagrant que c’en est gênant.

Une nécessité politique

Les grands pays – en pratique, deux pays – sont à la manœuvre. Les décisions sont prises à huis clos. Ce sont des responsables politiques élus à des fonctions nationales qui gouvernent l’ensemble des Européens. Aucun d’entre eux n’est investi d’un mandat pour s’exprimer au nom de l’Europe.

Voilà pourquoi ce qui n’était jusque-là qu’une idée chimérique est aujourd’hui en passe de devenir une revendication populaire et une nécessité politique : l’Europe doit être habilitée à choisir son dirigeant au suffrage universel direct. La fonction la primordiale d’une démocratie est sans doute celle de pouvoir remercier par les urnes le dirigeant dont on ne veut plus et d’en élire un autre à sa place.

Les électeurs ne savent absolument pas comment faire. Les citoyens de l’Union en savent beaucoup plus sur Romney, Obama, Clinton et McCain que sur Barroso et Van Rompuy. Nous nous passionnons davantage pour les campagnes qui ont lieu aux Etats-Unis, où nous ne votons pourtant pas, que pour les campagnes européennes.

On entend souvent qu’il faudrait conférer davantage de pouvoir au Parlement européen. Mais celui-ci manque de légitimité, il n’est qu’une sorte de défouloir sur lequel les électeurs passent leur colère entre les élections. Il n’existe en effet aucune véritable alternative au sein du Parlement européen. Les groupes parlementaires ne mènent pas de campagnes électorales communes et n’ont pas de programmes ni de lignes politiques clairement identifiables.

Autre proposition : fusionner les “vrais” parlements, soit les parlements nationaux, et faire en sorte que ceux-ci aient des commissions des affaires européennes permanentes dont les membres se rencontreraient à Bruxelles. Cela permettrait de renforcer la légitimité, mais cela ne règlerait pas le problème de fond : comment puis-je voter pour changer la politique de l’UE ?

La pression doit venir de l'Europe d'en bas

C’est la raison pour laquelle nous devons pouvoir élire directement nos gouvernants. Alors seulement les idées pourront se cristalliser dans toute l’Europe autour des candidats et de leur programme. Nous élirions de préférence le président du Conseil, lors d’un scrutin à deux tours, où le premier et le second s’affronteraient au deuxième tour, afin de dégager une majorité.

Les courants politiques européens seraient alors obligés de se réunir derrière des candidats. Celui qui sera élu et qui siègera aux côtés d’Angela Merkel et de François Hollande aura les voix de centaines de millions d’Européens derrière lui. Quelles que soient les attributions officielles de ce dirigeant, il ou elle sera habilité(e) à s’exprimer au nom de l’Europe.

Une idée fausse souvent entendue consiste à dire que cela revient à introduire plus de fédéralisme et à instituer des Etats-Unis d’Europe. Or, celui qui aura la confiance du peuple européen pourrait très bien avoir pour mandat de réduire le pouvoir de l’Union et de restituer une partie du pouvoir décisionnel aux pays membres. L’objet de la réforme n’est pas de déterminer ce qui doit ou ce qui peut être décidé au niveau européen mais comment ces décisions doivent être prises.

Une autre erreur est d’affirmer que les Allemands, les Français ou les Italiens remporteraient toutes les élections. Les grandes nations suscitent elles aussi – hélas – de l’antipathie et des rivalités. Les candidats de petits pays inoffensifs pourraient donc tout aussi bien se trouver avantagés. Dans les grands pays, on pourrait faire confiance à des gens cosmopolites atypiques, comme l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères, le vert Joschka Fischer, pour s’occuper aussi bien de Brålanda [petite localité du Sud de la Suède] que de Berlin.

Il est préférable que cette idée ne prenne pas forme dans l’Europe d’en haut, à l’issue de nouveaux pourparlers à n’en plus finir à Bruxelles ou dans l’esprit de hauts dirigeants – comme ces dix ministres des Affaires étrangères qui viennent de lancer l’idée d’une élection présidentielle européenne dans le cadre de leur projet de créer un noyau de Super-Etats. La pression en faveur d’un scrutin européen direct doit venir de l’Europe d’en bas.