La crise grecque est-elle sérieuse ? Sommes-nous menacés par la désintégration de la zone euro ?

C’est sérieux. C’est la première fois que dans la zone euro apparaît le risque d'insolvabilité d’un Etat. La Grèce, c’est le premier test de l'euro. Il a montré la contradiction qui est au cœur de cette crise, la sphère économique ayant besoin d'une intégration européenne renforcée. Mais la tendance politique va dans la direction opposée, l'opinion publique européenne étant plus que jamais eurosceptique.

Dans quelle mesure cette crise a-t-elle divisé l'Europe ?

Nous n’avons plus affaire à la division Est / Ouest. Elle est désormais remplacée par la division Nord / Sud. Des pays comme l'Estonie et la Pologne sont beaucoup plus proches de l'Allemagne que de l'Italie ou de l'Espagne. Les pays du Nord sont moins disposés à la redistribution, et ils ne veulent pas récompenser la Grèce pour ce qu’elle a fait. La division Nord / Sud n’est que la plus importante de nombreuses autres divisions. On assiste à la création de nouvelles alliances, au centre desquelles la France tente de se positionner.

La deuxième division est entre la zone euro et le reste. Nous avons maintenant deux Europe. Et pourtant les nouveaux pays de l'UE et d'autres pays périphériques se sont battus pour que cela n'arrive pas. La troisième division est celle qui existe entre les grands et les petits pays. Pendant dix ans, nous avons vécu dans une fiction, qui avait l’avantage d’être politiquement correcte : on faisait semblant de croire que l'Allemagne et la Grèce avaient les mêmes droits. Maintenant, nous ne pouvons plus faire semblant que les grands ne sont pas grands, et que les petits ne sont pas petits. La quatrième et très importante division est celle qui sépare les pays gouvernables de ceux qui ne le sont pas.

Quels pays mettez-vous dans cette dernière catégorie, à part la Grèce ?

L'Espagne, l'Italie, puis la Bulgarie et la Roumanie. Les deux dernières sont un peu plus préparées à se serrer la ceinture, car c’est ce qu'elles ont fait tout au long des dix dernières années pour entrer dans l'Union. Ce n’est pas le cas de la Grèce ou du Portugal. Ces pays sont caractérisés par un dysfonctionnement politique, leurs syndicats sont puissants, et la société politisée pense en termes de privilèges, et non pas de réalité.

En Europe du Nord, il y a un sentiment antieuropéen lié au fait que l'UE ne traite pas tous ses membres de la même manière. Les Allemands ont puni la chancelière Merkel, lors des élections en Rhénanie du Nord-Westphalie [le 9 mai], pour le traitement trop indulgent du cas grec. Cela a été pareil aux Pays-Bas au moment des dernières élections [municipales, en mars]. Les partis radicaux disent : assez de redistribution. La protestation grecque est différente, elle dit en substance : vous voulez faire de nous un protectorat. C'est un comportement typiquement anticolonialiste.

Ces deux tendances vont devenir dominantes dans la politique, ce qui signifie que l'UE est en train de perdre ses fondements politiques. Si l'on ajoute à cela le problème démographique – l'économie européenne a besoin de plus d'immigrants que la politique européenne peut en supporter – alors il paraît clair que nous sommes vraiment dans le pétrin !

Que devraient faire les hommes politiques pour sauver l'Europe commune, en supposant qu'ils en sont encore capables ?

Les experts conviennent qu’il faut une intégration plus poussée des politiques économiques. Mais comment vendre ce principe à l’opinion publique ? Dans les pays dernièrement entrés dans l'UE, cela a été possible pendant longtemps, sans que les politiques en soient sanctionnés lors des élections.

Parce qu’ils avaient quelque chose à promettre, pas seulement du sang, de la sueur et des larmes...

Et c'est là le principal problème. Presque tout le monde fait peur, nul ne promet rien. L'Europe se marginalise sous nos yeux, et elle est traitée comme marginale. Elle-même se considère comme telle. Il y a encore deux ans, tout le monde savait que l'Europe était probablement le meilleur endroit au monde pour vivre, mais pas le meilleur endroit pour avoir des rêves. L'Europe, c’est le présent, pas l'avenir.

Nous devons dire aux citoyens européens à quoi ressemblera leur vie dans un avenir proche. Les Européens sont habitués à leur mode de vie, aux droits civiques, mais aussi à leur niveau de vie. La défense de ce mode de vie, c’est la défense de l'Union.

Donc, si vous voulez continuer à vivre comme avant, aller en vacances dans des pays exotiques, avoir une bonne voiture et un logement décent, soutenez l'Union !

Il faut le dire très clairement. L'Allemagne ne peut pas défendre toute seule son mode de vie, sans parler de la Bulgarie ou de la Roumanie, pour qui ce mode de vie n’est qu’une aspiration. Le discours dominant dans l'Union ne peut pas se limiter à la discussion sur des procédures et sur la transparence des institutions. Nous devons revenir à la politique à l'ancienne, bâtir la confiance, expliquer aux citoyens. Il y a encore une certaine chance pour cela, car s’il y a quelque chose à faire dans l'économie et que l’on essaye de le faire dans le dos de l’opinion publique, elle est en colère, non pas parce qu'elle est contre, mais parce qu'il est plus facile de protester contre le complot des élites que de faire quelque chose de constructif.

Les élites doivent comprendre que le seul moyen de sauver le projet européen est d’accepter qu’elles ne peuvent pas le faire toutes seules. Dans les années 50, on avait confiance en les élites, elles partageaient une expérience commune avec le reste des citoyens. Aujourd’hui, c’est différent.