Berlin, quartier du gouvernement, août 2009. Sur la pelouse du Reichstag, des enfants d’immigrés jouent au foot et des journalistes s’étirent sur leur chaise longue pendant que des routards somnolent à l’ombre de la chancellerie. Allégorie de la paix et de la tranquillité, cette image d’Epinal semble tout droit sortie de la Renaissance italienne. Une fresque, gaie et légère, comme Les Effets du Bon Gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti au Palazzo Pubblico de Sienne.

Un an après la crise financière, l’Allemagne compte toujours parmi les nations les plus riches du monde et également parmi les plus pacifiques, malgré la guerre en Afghanistan. Les banques ont renoué avec les profits. Certes, le nombre de pauvres a augmenté, mais tout est relatif. A présent, il s’agit de voter. Selon un sondage, seuls 36% des Allemands estiment que leur démocratie fonctionne "plutôt bien dans l’ensemble". Jamais dans l’histoire de notre pays, ce chiffre n’avait été aussi bas. Et ce alors que la classe politique se démène jour après jour devant les caméras pour se faire respecter des électeurs, mais aussi pour s’en faire aimer.

Merkel n'a pas de ligne claire, l'électeur non plus

Etre populaire compte tellement qu'on préfère ne plus s'engager à rien. Fini le "la Liberté plutôt que le socialisme" des chrétiens-démocrates, qui défendent aujourd’hui le plus gros plan de subventions de l’histoire allemande depuis Willy Brandt [chancelier social-démocrate de 1969 à 1974]. Disparues les moqueries sur un SPD que personne ne croit vraiment plus capable de socialisme. Des affiches sans contenu. Un pays sans caractère. Comment reprocher à Angela Merkel de ne pas avoir de ligne politique claire ? L'électeur n'en a pas non plus.

Le souverain, le peuple ne cherche pas de nouvelle vision, il ne cherche plus qu'une bonne agence de cotation pour garantir ses perspectives d’avenir. Les partis politiques ne jouent plus que les seconds rôles. Quand l’Etat encourage les citoyens à ne plus compter sur lui pour leur assurance vieillesse, à ne plus s’en remettre aux seules assurances "publiques" et à envoyer leurs enfants à l’école privée, les citoyens n’ont plus confiance en lui. Seuls les défavorisés se reposent encore sur l’Etat, parce qu’ils n’ont pas le choix.

L'avidité, valeur numero 1

La privatisation des certitudes sur leur avenir est un phénomène encore sous-estimé qui nourrit le mécontentement des électeurs et les pousse à croire qu’ils n’ont pas besoin de l’Etat. Le manque de solidarité est la conséquence d’un bon gouvernement. La société de marché ne peut créer aucun sentiment d’appartenance, seulement des intérimaires de la morale qui n'ont pas d'appartenance à un milieu. Nous ne sommes plus des citoyens mais des banquiers d'affaires de nous mêmes.

De ce point de vue-là, nous ne voyons pas l’irresponsabilité des banquiers et leur rôle dans la crise financière comme un cancer rongeant notre société. Combien de gens, en Allemagne ou ailleurs, ne se seraient pas montrés aussi avides ? Les citoyens qui ergotent sur le moindre centime dans leur déclaration d’impôt, arnaquent les compagnies de téléphone et vont faire le plein de l’autre côté de la frontière, ont (peut-être) un peu honte de pointer du doigt l’outrance des responsables directs de cette crise financière. C’est également pour cela que Die Linke ne profite presque pas de la profonde immoralité de la crise financière.

Nous achetons des produits dont nous n'avons pas besoin

La relation entre normes sociales et normes du marché a échappé à tout contrôle. Le "vouloir avoir" l’a emporté sur le "vouloir être", et ce fait est accepté par tous les partis. Alors qu’ils se voulaient des porte-parole de certaines catégories sociales, tous les partis sont aujourd’hui "populaires", autrement dit des "hard-discounters" de la politique. Les citoyens sont devenus des utilisateurs, les électeurs des clients. Le rôle de l’Etat est insignifiant. L’Office fédéral du travail a accompli sa mission pendant des décennies avant d’être transformé en "agence de l’emploi", mieux adaptée à nos âmes capitalistes.

Notre époque croit en la nature capitaliste de l’homme. Personne ne semble entendre Adam Smith, fondateur de l’économie nationale, tambouriner dans son cercueil. Pour lui, la recherche du profit n’était qu’un sentiment pratique de second ordre. Aujourd’hui, la croyance en l’essence capitaliste de nos âmes sape les fondements de la société. De part et d’autre de la ligne de front, elle empoisonne le biotope patriotique de la droite et ridiculise la solidarité virtuelle professée par la gauche.

Est-il possible de gouverner un peuple aussi amoral ? Existe-t-il un courant politique pour des citoyens qui jugent la mesure de la prime à la casse comme économiquement peu valable mais l'encaissent malgré tout ? Qui ose demander à l'inverse si cela amuse nos politiciens de rechercher les faveurs d’une clientèle de marque ? L’un des effets du bon gouvernement est la perte de la vertu. Le diagnostic est facile : toute notre organisation sociale repose sur la consommation de produits dont nous n’avons pas besoin, que nous payons avec de l’argent que nous n’avons pas, et que nous achetons pour impressionner des gens que nous n’aimons pas. Si chacun ne consommait plus que ce dont il a réellement besoin, c’est tout le système qui s’effondrerait. Tel est le paradoxe de notre époque. Un vernis étouffant sur des couleurs chatoyantes. La malédiction du bon gouvernement.