A première vue, c’était une manifestation comme une autre, une marche de protestation classique sur la voie publique. Samedi 15 octobre, dans le monde entier, des gens ont répondu à l’appel des "indignés" invitant la population à descendre dans la rue. A Francfort, plusieurs milliers de personnes se sont ainsi rassemblées pour prendre la direction du quartier des affaires, jusqu’au bâtiment de la Banque centrale européenne (BCE). La marche a débuté et s’est achevée par les déclarations habituelles. L’intérêt de cette journée résidait ailleurs.

Ce qui se dessinait sur Internet s’est manifesté dans la rue. On a vu beaucoup de couples, en particulier des gens d’un certain âge. Si les partis politiques étaient peu représentés, les syndicats étaient tout à fait absents. Rares étaient les groupes de plus de cinq personnes. Cette manifestation regroupait des individus qui avaient fait le choix de sortir d’une société anonyme pour entrer dans une communauté composée d’inconnus.

Comment exploiter le potentiel de cette contestation ?

Leurs motivations semblaient variables. Une personne âgée a évoqué sa peur de la guerre. Un groupe de jeunes ont refusé mordicus de retirer leurs masques inspirés du personnage de V pour Vendetta. Dans les rangs des manifestants, on trouvait aussi bien des farceurs que des citoyens accomplissant sérieusement une œuvre missionnaire. Difficile de cerner le profil et les revendications des indignés. Mais cette question n’est peut-être pas celle qui importe le plus. Deux autres comptent sans doute davantage : comment cette forme de contestation est-elle apparue ? Et comment exploiter son potentiel en faveur de la société ?

Dans ce mouvement, la contestation sur la voie publique n’est plus un moyen pour soutenir la lutte d’un syndicat ou d’un parti politique. Ce sont les citoyens eux-mêmes qui se représentent. La contestation est dirigée contre les institutions, mais les contestataires se gardent bien de s’institutionnaliser. Chacun prend individuellement l’initiative de manifester et, par cet acte de contestation, entre dans une communauté.

Le président américain Barack Obama, qui a toujours réagi aux revendications politiques des citoyens en posant la même question, "Where is the movement ?", se retrouve aujourd’hui face à un courant qui ne porte pas de revendications communes. Le processus traditionnel de la protestation s’est inversé. Ce diagnostic – établi voilà quinze jours par le professeur de journalisme américain Jeff Jarvis à propos du mouvement new-yorkais – peut également s’appliquer à l’Allemagne : nous avons ici affaire à une "révolution par le hashtag". L’expression est hyperbolique, car ce mouvement n’est pas une révolution. Même s’il témoigne d’une mutation structurelle intéressante.

Un débat continu

Utilisé sur les réseaux sociaux pour classer par thème les informations et les commentaires, le hashtag [“#” ou mot-clic, collé aux mots-clé des tweets] est devenu un moyen efficace de coordonner la communication, et fragilise une autre logique centralisatrice jusqu’alors en vigueur : l’autorité de l’auteur. On discute des questions de fond – ou mieux : on y associe toujours plus souvent le citoyen — là où apparaît le hashtag correspondant, sans être dépendants des médias dominants.

Pour l’heure, le rôle du hashtag dans le débat public semble encore limité. Mais l’innovation est digne d’intérêt en Allemagne, notamment pour les partis officiels. Les programmes politiques, qui se vident depuis longtemps de leur sens, mis à jour en fonction des échéances électorales et conçus pour une validité de moyen terme, devraient perdre le peu de crédibilité qui leur reste. A la place, de nouvelles formes de communication entre la politique et l’opinion voient le jour, fondées sur le débat continu.

En poussant l’analyse un peu plus loin, on pourrait dire que le mouvement des indignés n’est pas une révolte comme on a l’habitude d’en voir, mais le visage d’une nouvelle forme d’engagement politique. Si cette participation citoyenne s’oriente encore vers des formes d’action connues, elle repose néanmoins sur des mécanismes totalement nouveaux. D’ores et déjà, elle témoigne d’un potentiel de mobilisation considérable. Et se distingue surtout par une chose : elle triomphe sur le découragement vis-à-vis du politique.