Mark Rutte pensait sans doute réussir son coup, à l’avant-veille des élections européennes, en prenant une initiative visant court-circuiter le populiste Geert Wilders. Le chef du Parti pour la Liberté et la Démocratie [VVD, droite libérale] estime que tout le monde devrait pouvoir désormais dire librement tout ce qu’il veut. Même la négation de l’Holocauste ne devrait plus être sanctionnée. Seule l’incitation à la violence continuerait à être passible de santions pénales. Mais d'après de nombreux membres de son parti, il a malheureusement fait, cette fois-ci, un pas de trop.

Rutte semble ne pas s’être rendu compte que même dans son propre parti, on fixe des limites à la liberté d’expression. Et l’Holocauste est justement une de ces limites. “On n’est quand-même pas libéral à ce point-là”, a réagi de Hans van Baalen, tête de liste du VVD pour les élections européennes.

La liberté d’expression est sous le feu des projecteurs, depuis que la cour d’Amsterdam a décidé de poursuivre Geert Wilders [le leader du Parti pour la liberté, PVV]. Le VVD s’érige maintenant en défenseur de ce droit fondamental. C’est une bonne chose que les libéraux prennent de la distance par rapport à l’interprétation de Wilders, qui souhaite interdire le coran, mais exige pour lui-même le droit de dire ce qu’il veut, de préférence de la manière la plus insolente possible. Au lieu de cela les libéraux suivent la ligne classique de Voltaire: chacun peut dire ce qu’il veut, quelle que soit l’horreur que nous inspire son opinion. Ce qui vaut pour Wilders, vaut aussi pour les imams radicaux ou les néonazis.

Cette attitude libérale est fondée sur une grande confiance dans le débat public. Lorsque les opinions extrêmes sont interdites, elles continuent à proliférer clandestinement. En revanche, lorsqu’elles peuvent être exprimées librement, elles soulèvent forcément des résistances. Si des musulmans et d’autres estiment que les idées de Wilders sont grossières et absurdes, il vaut mieux les dénoncer publiquement que de demander au juge de les interdire.

Un débat public de ce genre est généralement plus salutaire qu’une procédure judiciaire, comme l’a illustrée la manière (calme et raisonnable) dont les musulmans ont réagi au film [anti-islamique] Fitna [réalisé par Geert Wilders]. L’idée des libéraux d’avoir recours le moins possible au juge pénal, mérite d’être soutenue. Dans ce contexte la poursuite de Wilders est à déplorer même si ses idées sont tout à fait condamnables. L’avis de l’électeur est préférable à celui du juge.

Mais de là à supprimer complètement l’incitation à la haine et à la discrimination du droit pénal, cela va trop loin. Les pouvoirs publics n’auraient pratiquement aucun recours pour agir contre des agitateurs qui prêchent la haine contre les musulmans, les juifs, les homosexuels ou la démocratie occidentale et qui sont suffisamment malins pour laisser le dernier petit pas vers la violence à l’imagination de leur public. C’est dangereux. Comme l’avait dit le juge suprême américain Wendell Holmes en 1919 dans une expression devenue un classique au sujet de la liberté d’expression: "on ne peut pas crier au feu dans un théâtre plein". Les valeurs sociales jouent également un rôle : dans une société libre, il n’est pas interdit de décider que des idées très extrêmes, comme la négation de l’Holocauste, n’ont pas leur place dans un débat civilisé.