Sécurité ou liberté ? Ce vieux dilemme continue à nous tarauder, et s’aiguise quand terrorisme et criminalité se font plus agressifs. Après le 11-septembre, l’impératif de la sécurité est devenu dominant, au point de rendre caduque toute autre référence, un état d’esprit qui est revenu en force ces jours-ci.

Des réactions pas toujours mesurées ont en effet fait suite à la tentative d’attentat contre un avion en vol des Pays-Bas vers les Etats-Unis. Devons-nous nous résigner à une continuelle érosion de nos droits, à un lent déclin des principes de la démocratie ? Même en ces temps difficiles, il est nécessaire que la politique garde la tête froide, ne cède pas aux émotions, ni à la tentation de croire que la réponse au terrorisme doive forcément conduire à la limitation des libertés. Au lendemain de l’attentat sanguinaire contre la gare d’Atocha, en Espagne, le 11 mars 2004, le roi Juan Carlos avait souligné la nécessité de se raccrocher fermement aux principes de l’Etat de droit ; la reine Élisabeth, après les attentats dans le métro de Londresle 7 juillet 2005, avait déclaré que les terroristes "ne changeront pas notre manière de vivre", marquant ainsi une limite qui, en démocratie, ne peut être franchie, faute de quoi le système dont elle se veut le pilier en serait dénaturé.

Aujourd’hui, toute l’attention se concentre sur les scanners corporel, sur ces instruments de contrôle invasifs qui, conçus à l’origine à des fins médicales, permettent de "lire" le corps des personnes, en révélant chaque détail, et donc aussi tout objet qu’elles porteraient sur elles. Ce n’est pas la première fois que les dirigeants politiques se laissent aller à l’emphase technologique, distordent la réalité et suggèrent des solutions qui peuvent se révéler dangereuses et inefficaces. La distorsion est rendue évidente par le fait que le débat s’est presque exclusivement polarisé sur l'outil technique, laissant à l’arrière-plan l´aspect plus inquiétant de l’affaire : l’échec des contrôles américains plus encore que l’inefficacité de ceux de l’aéroport d’Amsterdam. Les autorités américaines étaient en possession d’informations concernant l’auteur de l’attentat, elles savaient qu’il embarquerait sur ce vol, elles n’ont pas été en mesure de recouper ces informations et donc d’empêcher cette personne de monter à bord.

L'échec des services de renseignement

Une responsabilité incombe, à la base, aux services de renseignements, et non à la technologie. Un échec d’ordre administratif et non pas technique. Le fait de déléguer toute responsabilité à la technologie est en train de devenir une dangereuse dérive, à laquelle la politique se laisse aller pour éluder les questions difficiles. Ces derniers jours, la prise en considération du coût énorme de l’installation généralisée de scanners corporels, a mis l’accent sur la nécessité première de renforcer l’organisation des renseignements. Car, même en admettant que les instruments technologiques parviennent à assurer la sécurité des vols, les terroristes n’abandonneront pas pour autant les projets. Dans ce cadre, la question des scanners corporels doit être analysée selon trois points de vue : efficacité, coût, respect de la dignité et de la liberté des personnes. L’investissement économique est très lourd, en raison aussi du grand nombre de scanners corporels qui devraient être installés, afin d’éviter que les temps de contrôle ne deviennent insupportables. Et que dire du "striptease virtuel" auquel les voyageurs seraient assujettis ?

Ce risque est depuis des mois au centre de l’attention de la Commission européenne qui a consulté les garants de la vie privée des pays membres ainsi que l’Agence pour les droits fondamentaux et a reçu des réponses extrêmement critiques. Celles-ci mettent en évidence la nécessité de se doter d’une série de garanties, telles que le recours à ces instruments seulement dans le respect des principes de nécessité et de proportionnalité et sur la base de dispositions légales spécifiques ; la possibilité de refuser l’inspection par scanner corporel, auquel serait substitué un contrôle manuel ; l'adoption de technologies qui rendent les caractéristiques sexuelles et les éventuels défauts physiques indiscernables, ne permettant d’identifier précisément que d’éventuels objets ; la séparation entre les employés qui voient physiquement les personnes contrôlées et ceux qui observent les images; la destruction de ces images après contrôle. Mais il ne s’agit pas d’une simple question technique : de l’Union européenne devraient venir surtout des indications relatives à la comptabilité de telles mesures avec la Charte des droits fondamentaux, dont les premières lignes affirment précisément l’inviolabilité de la dignité de la personne. Ce n’est pas un rappel rhétorique. La lente érosion des libertés et des droits, la mithridatisation de la société face à des mesures privatives de liberté est inacceptable.