Nous vivons une époque véritablement historique. A l’issue du plan de sauvetage de l’euro, les marchés s’étaient remarquablement repris, mais le phénomène a fait long feu, et la valeur de la devise européenne a reculé. Ce qui laisse penser que pour les marchés, le gigantesque renflouement consenti par l’UE, le FMI et la BCE n'est pas suffisant.

La population s’interroge sur le sens d’un chèque si important. Y a-t-il un piège quelque part ? Pour que ces garanties soient pertinentes, ne faudrait-il pas procéder à une intégration plus étroite en Europe ? Si les élites de l’UE le souhaitent peut-être, ce n’est pas le cas des citoyens européens. Quand on leur a donné la parole, la France, les Pays-Bas et l’Irlande ont tous rejeté le principe d’une plus grande intégration (certes, nous, les Irlandais, nous avons dû revoter). Mais le signal émis par la rue est clair : les Français entendent rester Français, et souverains, les Hollandais aussi, tout comme, sans aucun doute, les Allemands, les Danois et les Grecs.

La structure financière de l'Europe rappelle les alliances de la Grande Guerre

Les peuples tirent dans un sens ; les élites politiques et bancaires dans l’autre. Conséquence de ce système instable de quittances de dettes qui relie entre elles les infrastructures financières des pays : nous assistons à une rupture entre les intérêts des citoyens et ceux des élites. Du fait de cette déconnexion entre l’Etat et ses habitants, nous nous retrouvons confrontés au spectacle d’un ministère des Finances – censé œuvrer dans l’intérêt de l’homme de la rue – prenant des décisions qui valident les contrats bancaires existants et n’ont rien à voir avec l’homme ou la femme de la rue en question. Mais ce sont ces derniers qui, à la fin, paient l’addition.

Revenons un peu en arrière. Quand on l’analyse sous un angle historique, la structure financière actuelle de l’Europe rappelle étrangement le système d’alliances qui existait avant la Première Guerre mondiale. Comment se fait-il que, lorsqu'un nationaliste serbe a assassiné en Bosnie l’héritier du trône austro-hongrois, une querelle locale entre la Serbie et l’empire autrichien a fini par voir de jeunes hommes de Dublin se faire tuer dans des tranchées en Belgique ? De même, comment se fait-il que, parce que le gouvernement grec n’a pas su contrôler ses dépenses, une demande de prêt puisse être refusée dans la ville Waterford ?

La contagion nous relie les uns aux autres

Rappelez-vous, ces alliances de 1914 avaient été tissées pour éviter la guerre. Au bout du compte, elles ont provoqué l'inverse. Maintenant, considérons les alliances financières d’aujourd’hui. L’existence de l’euro signifie que tous les pays de la zone euro sont liés — et pas seulement sur le plan politique. Le ciment sous-jacent, qui assure la cohésion de ces alliances, est représenté par des prêts gargantuesques entre banques de la zone euro. Par exemple, nos banques doivent 129 milliards d’euros rien qu’à leurs homologues allemandes — ce qui n’est pas loin de la taille de notre PNB. Que la Grèce chancelle, qu’une ligne de fracture se dessine et les banques allemandes commencent à se demander avec inquiétude si les Grecs rembourseront un jour leurs prêts. Dès lors, le doute s’installe, et les prêts irlandais se retrouvent eux aussi sujets à caution simplement parce que les banquiers sont nerveux.

Avec les inquiétudes que suscitent les prêts existants, plus personne ne prêtera aux banques irlandaises, et c’est ainsi qu’une demande de prêt formulée par une entreprise de Waterford se trouve refusée. Le chômage augmente à Waterford, comme dans tout le reste du pays, sapant un peu plus notre économie. La contagion, qu’on nous rabâche tant, nous lie désormais en permanence les uns aux autres. C’est l’équivalent financier de l’entrée en guerre de l’Allemagne défendant l’Autriche, du soutien apporté par la Russie aux Serbes, puis de l’appui de la France et du Royaume-Uni à la Russie. Soudain, au lieu d’une crise frappant la Grèce et la périphérie de l’Europe, nous assistons à une panique à l’échelle continentale qui suscite une réaction démesurée. Lorsque la Première Guerre mondiale a éclaté, tout le monde était grisé par le patriotisme mais la plupart des Européens s’attendaient en réalité à quelques escarmouches et au retour à la raison avant Noël. On connaît la suite.

Créons une Europe à deux vitesses et recommençons tout à zéro

Nous voici maintenant avec ce colossal plan de sauvetage. Dans un premier temps, les marchés étaient euphoriques. A peine 24 heures plus tard, ils étaient saisis d’un doute. Si les marchés ont rejeté la semaine dernière un plan de 120 milliards d’euros en faveur de la Grèce, il ne faut guère s’étonner qu’ils en refusent un autre de 750 milliards d‘euros pour renflouer l’ensemble de l’Europe. Le “plan de sauvetage sans cesse croissant” nous enferme dans un énorme piège : s’il n'est pas suffisant, que se passera-t-il ensuite ? Chaque plan doit être plus important que le précédent, et c’est ce qui ruine leur crédibilité parce que de nombreux pays ont les caisses vides. C'est là tout le problème.

Comme lors de la Première Guerre mondiale, l'euphorie du début s’estompe et les peuples se rendent compte que les ennuis ne font que commencer. Avons-nous envie de plus d’austérité pour sauver un système d’alliances bancaires ? Je ne suis pas sûr que le Grec, l’Espagnol ou l’Irlandais moyen ait à cœur d’avaler ce qui l’attend. Au lieu d’emprunter pour résoudre un problème qui a été justement causé par un surendettement, il faudrait à l’évidence organiser un défaut de paiement concerté, prendre conscience que nous ne pouvons pas rivaliser avec l’Allemagne dans un système de monnaie unique, créer une Europe à deux vitesses et tout recommencer à zéro. Mais parfois, l’évidence ne saute pas aux yeux.