Ce n’est pas la littérature qui s’est rapprochée de la politique, c’est la politique qui a envahi le champ du langage – elle l’a envahi et elle y est restée. Et avec la politique européenne, l’économie. Cela fait longtemps que, dans ces domaines, il ne s’agit plus de déplacer des choses matérielles, de décider du sort du règne végétal (ordonner de couper ou non des arbres), animal ou humain. Maintenant, presque tout se décide dans le champ des signes (des chiffres et des lettres). D’où un retour au monde de l’enfance: en Europe nous croyons que des traits sur un papier ne sont pas seulement des traits, mais la différence entre la richesse et la pauvreté.

La vieille séparation entre le signe et la chose. La célèbre phrase “le mot CHIEN ne mord pas”: si on met les doigts sur le C, le H ou le I, nous ne risquons rien, nos doigts resteront intacts, le C et le H ne mordent pas – une vieille leçon de linguistique. C’est cette séparation qui a inauguré la modernité. Les primitifs n’y croyaient pas. Ils ne croyaient pas en deux mondes séparés. Pour les primitifs, le signe était déjà une chose. Le dessin du cerf n’était pas le dessin d’un cerf, c’était le cerf. Il n’y avait pas de différence.

D’une certaine façon, l’Europe – depuis des décennies – a accentué son côté primitif. Elle a recommencé à croire à la magie. Presque toute l’économie est aujourd’hui située dans le monde abstrait, dans le monde des chiffres et des lettres – et non dans le monde des matières avec du volume. Parce que la vieille économie, c’était ça: deux vaches qui s’échangeaient pour mille poules; des usines et des machines, des arbres qui se vendaient ou s’achetaient.

Peu à peu, cependant, les éléments vivants et les mètres carrés ont disparu de la scène. Sont restés des papiers avec des signes et des chiffres, et l’Europe s’est ainsi transformée en un Nouveau Continent Primitif, où les gens adoptent des comportements identiques à ceux des tribus amazoniennes qui confondaient les signes avec le réel et qui croyaient que la lettre A ou un dessin pouvait en finir avec eux ou les damner.

En effet, si nous écrivons sur un papier la phrase “ce papier vaut cent mille euros”, nous ne nous mettrons certainement pas à croire que ce papier, cette feuille précédemment blanche, vaut désormais 100 000 euros. Mais si nous prenons une certaine distance, nous nous apercevrons qu’en partie, la chute économique à laquelle nous assistons aujourd’hui est due à un processus semblable, à grande échelle.

L’économie abstraite s’est installée là, précisément, dans le champ de la croyance. Celui qui possède un papier formalisé par quelque symbole ou sceau (encore des signes) d’une Institution Financière croit que ce papier vaut, si l’on pense aux actions par exemple, 2 euros tel jour, 1 euro et demi le jour suivant, et 3 euros la semaine suivante. Ces hausses et ces baisses de la valeur des actions, pour qui y est extérieur et n’y comprend rien de rien, sont quelque chose d’encore plus étrange. Ce n’est pas seulement la croyance figée en un signe, comme l’était celle des Primitifs. Désormais il s’agit d’une croyance fluctuante – qui, chaque jour, change la valeur matérielle qu’elle attribue au signe.

Le plus absurde est que la croyance en l’abstrait, ce retour à la pensée primitive qui a envahi le monde contemporain, a été accompagnée par une destruction sans précédent de la matière concrète. Des vaches et des bateaux ont été abattus en Europe, des champs cultivés ont été abandonnés, des machines détruites ou contraintes à l’arrêt, car il ne fallait pas produire au-delà d’une certaine quantité. Année après année, les deux processus ont avancé en parallèle: destruction des choses qui dans le monde avaient du volume et multiplication des papiers sans volume qui symbolisaient la richesse. On a cru, au fond, que la richesse était dans les signes et que les vaches, les bateaux ou les mètres carrés étaient une richesse, certes, mais ancienne, dépassée, inadéquate. Une richesse sans hygiène, pourrait-on dire.

Et pendant des années, on a échangé des papiers ici et là. De petites feuilles A4, A5 ou A6 qui passaient de main en main; et, à chaque passage, par magie, ces feuilles A4 semblaient augmenter de valeur. Comme un passage de témoin magique: l’individu A passait un papier à l’individu B, qui le passait à l’individu C, qui le passait au D, et le dernier de la chaîne, finalement, croyait que le papier reçu valait désormais mille fois la valeur initiale.

En somme, nul doute que la crise en Europe résulte de nombreuses causes, mais une part du problème réside dans le fait que nous sommes dorénavant face à un changement de croyance. L’Eglise de l’Abstrait, la croyance du papier qui vaut de l’argent, semble être engagée dans une voie sans issue, et le nombre de ses fidèles diminue – certains la quittent volontairement, d’autres à contre-coeur, beaucoup de façon tragique. Et avec la fin de cette croyance peut-être sommes-nous en train de revenir à une autre croyance. La moderne Eglise du Concret paraît ainsi, chaque jour, reprendre la position solide qu’elle a déjà eue – la croyance en ce qui est matière: la croyance dans les vaches, les bateaux, les champs et les machines – elle est là, de retour. (Aurons-nous l’occasion d’assister à la destruction des papiers?)

L’Europe a beaucoup avancé, technologiquement et pas seulement, mais pour que l’Européen ne se mouille pas, il a encore besoin d’un élément matériel entre son corps et le ciel. On ne peut pas s’abriter dans le dessin d’une maison.