"Elle se prépare déjà à porter la burqa", me dit en souriant mon mari en me montrant notre fille, âgée de six mois, qui vient instinctivement de remonter sa couverture jusqu’aux yeux. Nous aimons souvent plaisanter sur l’Europe du futur, en imaginant à quoi ressemblera l'Europe peuplée par la génération d'enfants nés en 2010. Lorsque Internet sera devenu le symbole d’un passé révolu, à l’instar du télégramme ou du fax, et lorsqu’en se remémorant nos représentations actuelles de l’avenir, on se tordra de rire comme devant tous ces films de science-fiction de l’époque du cinéma muet. Mais voilà, on ne peut s’empêcher de penser à l’avenir.

Essayez seulement ! D’ailleurs, n’est-il pas vrai que l’on attend de tout Européen responsable qu’il se prépare pour le futur ? Il est certain qu’il n’appartient pas à un peuple primitif, qu’il n’est pas un de ces fatalistes qui vit au jour le jour, même si n’avoir ni Internet, ni vélo, ni chasse d’eau pour ses toilettes ne fait pas de soi un être inférieur. Idem pour le port de la burqa, sauf qu’en Europe, on n’est pas très fans des musulmans. Pourtant, sur Internet, ils y sont comme à la maison, ils s’y sentent souvent bien mieux que dans leur France ou leur Allemagne natale.

Aujourd’hui, les débats sur les musulmans et l’Europe battent leur plein. Même dans mon pays natal, la République tchèque, où tomber sur un musulman n’est pas vraiment chose aisée dans nos villes. "Qu’importe !", affirment certains de ces disputailleurs tchèques de droite : "Qu’ils aillent tous au diable !". Dans mon pays, jusqu’à présent, faute d’un nombre suffisant de musulmans, ils se sont plutôt attaqués aux Roms, aux Vietnamiens et parfois aux femmes.

Même les magazines les plus conformistes, pleins de jolies images, spécialisés dans la maison et le jardin, expliquent que l’avenir de l’Europe appartient aux femmes. Une telle affirmation n’a donc rien d’extravagant et ceux qui s’opposent à cette idée ont soit une dent contre les femmes, soit ils imaginent les Européennes du futur habillées en burqas. Ils pensent peut-être que, vêtues de la sorte, elles auront le plus grand mal à gouverner. Si tant est, bien sûr, qu’il y ait encore quelque chose à gouverner, question essentielle s’il en est.

L’espèce européenne s'éteint peu à peu. Certains en attribuent la faute à ces mêmes femmes émancipées auxquelles devrait appartenir le futur de l’Europe. Plus leur niveau de formation est élevé, plus elles sont à l’aise financièrement et moins elles ont d’enfants, les garces ! Les féministes prétendent que ce sont les hommes les fautifs. Car ce sont eux qui ont inventé la pilule contraceptive, afin de pouvoir profiter pleinement des plaisirs de la chair, en éliminant le risque de la procréation. Mais est-ce qu’un retour collectif au préservatif pourrait renverser la vapeur ? Difficilement.

Lorsque je regarde notre fille, dont je ne vois émerger de sous la couverture que deux petits yeux bleus et une petite tête de bébé toute chauve, je nous imagine nous deux, Européennes, dans 30 ou 40 ans. J’aurai alors rejoint l’armée de toutes ces retraitées exaspérantes. Nous irons envahir les rues, en masse, vieillesse amère de celles pour qui le passé était mieux, comme toujours lorsque la vieillesse regarde en arrière, vers sa propre jeunesse. Un peu sénile et désabusée, je m’attaquerai avec mes contemporains à la quatrième génération des livres numériques, ceux que l’on peut plier dans sa poche comme un billet doux, mon portable de douzième génération toujours allumé au cas où mes petits-enfants souhaiteraient m’appeler, tandis que ma fille, en route pour participer à une réunion, s’envolera à 500 km/h sur une autoroute virtuelle. La vitre ouverte, sa burqa flottera élégamment dans le vent. L’autoroute sera saturée de femmes identiques.

Les Européennes des années 2040 se battront à nouveau pour leur émancipation (combien de fois ne l’ont-elles pas déjà fait!). A condition, bien sûr, que tout se passe bien, que l’on tienne le coup. Je ne pense pas ici aux eurorégions, à la monnaie unique ou encore à l’idée de l’Europe, mais plutôt aux villes, aux patrimoines et aux gens. Comme dans ces films catastrophes. J’imagine un malheur écologique, l’effondrement d’Internet, l’apparition d’une épidémie. Face à l’éventualité de telles catastrophes, la perspective d’une extinction lente de l’espèce européenne ou d'une majorité de Musulmans en Europe semble bien douce. Quant aux femmes, même si elles devaient à nouveau se retrouver à la maison, cela ne serait, au fond, pas si grave. En réalité, il suffirait de très peu de choses pour nous débarrasser de cette vision sombre de l’avenir. Il suffirait qu’il y ait plus de naissances, que l’on vive plus modestement et que l’on soit moins dépensier.

Je regarde ma fille, allongée à mes côtés, et je me rends compte que, dans quelques années, elle me jettera un regard noir quand je lui dirais ce qu'elle doit faire et ne pas faire. C’est toujours pareil. Les exhortations ne peuvent qu’irriter. Nous-mêmes, en République tchèque, y sommes particulièrement allergiques après 40 ans d’expérience communiste. Alors que quelqu’un s’essaie aujourd’hui à faire de l’ingénierie du futur, ça non ! Sauf peut-être sur quelque forum ou à l’occasion de quelque séminaire où l’on présente des exposés et discute innocemment. Point. D’ailleurs, l’histoire ne montre-t-elle pas que les évènements ont toujours un dénouement différent de celui escompté ? Certes. Voilà un mot de la fin bien sympathique. Mais qui peut vraiment y croire ?