L’Europe est en train de construire un nouvel ordre économique. Cet édifice devrait s’élever sur les mêmes fondations que le précédent, mais les matériaux utilisés devraient être plus solides. Chaque partie de l’immeuble ne sera pas différente des autres. Le bleu méditerranéen et le vert des îles devront disparaître des pièces et tous les appartements seront peints de la même couleur.

La sécurité du bâtiment sera renforcée. Les gardiens veilleront à ce que personne ne fasse de bruit. Ils rendront visite aux habitants et vérifieront qu’ils ne consomment pas de produits trop chers ou qu’ils n’achètent pas à crédit. Combien de temps travaillent-ils, font-ils par hasard une sieste à midi ? Ils contrôleront très précisément les factures de chacun et s’assureront qu’il n’y a pas de dépassement.

La perspective d’habiter dans cette demeure commune ne semble pas être trop attrayante. Et pourtant, c’est un immeuble de standing qui s’est fait une renommée et les nouveaux candidats se précipitent à la porte ; des finitions pareilles pour tous et le silence nocturne ne les découragent pas. Car dans ce nouvel immeuble, il n’ y a plus de risque de catastrophe ni d’écroulement. Peut-être faudra-t-il de petites réparations ou des rénovations régulières. Mais on sera à l’abris du risque d’être mis à la porte. Les assemblées générales des copropriétaires, où chacun a le droit de vote, devraient être particulièrement intéressantes.

Quant à ceux qui ne sont pas convaincus et qui veulent vivre comme bon leur semble, ceux-là restent dans leurs petits pavillons, à la lisière du quartier. Le loyer y est moins élevé et on a plus d’indépendance. Ils doivent seulement être certains qu’ils peuvent se permettre de payer l’entretien et de coûteuses réparations en cas de panne soudaine. Parce qu'il ne faudra pas compter sur les habitants du nouvel immeuble pour les aider.