Alors que Henk Kamp, le ministre néerlandais des Affaires sociales et de l’Emploi expose son "train de mesures énergiques" contre les travailleurs migrants venant d'Europe orientale, je ne peux m’empêcher de penser à une catégorie professionnelle qui échappe à tout contrôle : celle des marchands de sexe roumains qui pratiquent la traite des femmes.

Je croise régulièrement des spécimens chauves, tatoués et couverts d’or, de cette pègre dans les grandes villes de l’ouest des Pays-Bas. Comme ils hurlent sans vergogne dans leurs téléphones portables, leur conversation est compréhensible. Un exemple : "Dis à Gica qu’il faut qu’il ait l’argent ce soir, sinon je le liquide et les filles aussi!" Ou : "Gigi, viens avec les gars, parce que j’ai de nouvelles..." – je m’abstiendrai de mentionner le mot roumain désignant le sexe de la femme.

Les maquereaux sont tranquilles, les cueilleurs de fraises se font duper

Il y a de quoi perdre courage à voir parader cette lie de l’humanité. D’autant que sous cet angle, certaines mesures prises contre l’immigration liée au travail relèvent de la politique du symbole. Elles touchent directement les braves travailleurs saisonniers venus de Roumanie et de Bulgarie, qui à la satisfaction des cultivateurs de fruits néerlandais, effectuent un excellent travail en toute légalité. Les maquereaux impossibles à épingler ont les coudées franches, tandis que les cueilleurs de fraises se font duper.

La sévérité crispée de Henk Kamp est cependant compréhensible. Les problèmes considérables que soulèvent le chômage des Européens de l’Est et les vagues prévues de migrants pouvant bénéficier de prestations sociales exigent de prendre des initiatives. Henk Kamp comprend bien entendu qu’il est impossible d’exclure une immigration liée au travail. Il accorde donc une grande attention dans son "train de mesures" à la dignité des conditions de vie et de travail. L’ambition de bannir l’esclavage moderne est bien là. Mais, en même temps, Henk Kamp semble juger inapplicable une promesse électorale du VVD [le Parti libéral du Premier ministre] : faire en sorte que les prestations sociales ne soient accordées qu’au bout de 10 ans.

Le message n’est en effet pas facile à vendre. Quand Stef Blok et Klaas Dijkhoff, membres du VVD, ont publié début avril une tribune sur la nécessité de brider la Cour européenne des droits de l’homme (qui a torpillé une législation sévère en matière d’asile), ils ont soulevé un tollé. Bien entendu, la force des droits de l’homme tient à leur universalité. Mais Stef Blok et Klaas Dijkhoff ont raison sur un point: les juges doivent tenir compte du contexte où la politique prend son sens.

Le travailleur migrant, victime des autorités occidentales ?

Dans les cercles de juristes européens, on estime évident que la politique de l’UE en matière d’asile soit revue suite à une décision de la Cour, mais inadmissible si cela doit avoir lieu du fait des nouvelles tendances migratoires. Manifestement, il est normal de considérer le travailleur migrant comme une victime des autorités occidentales. La protection des personnes physiques contre l’arbitraire des autorités est une obligation humaine relevant de l’Etat de droit. Mais si l’on en devient aveugle au contexte objectif, où est l’équilibre?

Car à cette notion morale de protection s’opposent des groupes de migrants qui sont rebelles à tout attachement culturel ou responsabilité sociale, qui déménagent pour obtenir des allocations et qui ne voient aucun inconvénient moral à l’illégalité et la criminalité. Cela représente un fardeau extrêmement lourd pour l’Etat-providence, mais aussi pour les relations sociales au sein d’un même pays. Toute société a une certaine élasticité qui doit être reconnue. Il est donc parfaitement légitime que Stef Blok et Klaas Dijkhoff s’interrogent sur les normes européennes et que Henk Kamp appelle instamment à des accords rigoureux et réalistes au sein de l’UE à propos de l’immigration liée au travail.