Le 1er septembre, dirigeants polonais, allemands et russes se réunissent pour commémorer l’invasion allemande de la Pologne, à Westerplatte près de Gdansk qui déclencha la Seconde Guerre mondiale en 1939. Mais entre Varsovie et Moscou, la guerre des mots fait rage au sujet de la responsabilité de l’Union soviétique dans les événements. A la veille de sa visite en Pologne pour les commémorations du début de la Seconde Guerre mondiale, le Premier ministre Vladimir Poutine a condamné, dans la presse polonaise, le pacte germano-soviétique de 1939 [ou Pacte Molotov-Ribbentrop, nom donné au Traité de non-agression entre l'Allemagne nazie et l'URSS, signé le 23 août 1939]. Dans une lettre ouverte publiée dans le quotidien Gazeta Wyborcza, le leader russe souligne toutefois que ce pacte n'était pas l'unique "déclencheur" de la guerre.

"Un an avant, la France et le Royaume-Uni ont signé un accord peu connu avec Hitler à Munich, ruinant tous les espoirs d'un front commun contre le fascisme", écrit Poutine. Par conséquent, l'Union soviétique ne pouvait rejeter l'offre de l'Allemagne de signer un pacte de non-agression. Conclusion, selon Poutine ? "L'Europe ne peut créer un système de défense et de sécurité efficace sans la participation de tous les pays européens, Russie comprise". Le Premier ministre russe a déclaré qu'il comprenait la "sensibilité" des Polonais concernant l'exécution d'officiers et de membres de l'intelligentsia polonaise à Katyń et à Miednoye par les forces de sécurité soviétiques et a appelé à ce que les cimetières polonais et les tombes des prisonniers de guerre russes – capturés par les Polonais après la guerre russo-polonaise de 1920 – deviennent les symboles d'une "peine commune" et d'un "pardon réciproque". "Des perspectives prometteuses de partenariat et de relations de grande valeur entre deux grandes nations européennes s'ouvrent entre la Russie et la Pologne", souligne Poutine.

Une lettre hypocrite

Dans le quotidien polonais Dziennik, l'écrivain russe Vladimir Boukovsky, [ancien dissident soviétique, installé à Londres] estimeque le Premier ministre russe et d'autres membres de l'establishment moscovite mènent actuellement une grande campagne de propagande, visant non seulement à "calmer" les Polonais, avant l'apparition de Poutine à Westerplatte, à Gdańsk le 1er septembre mais aussi à réhabiliter Staline et à "construire une identité et la fierté nationale russe d'un grand empire – l'Union soviétique".

D'après Boukovsky, la Pologne est devenue la cible des attaques pernicieuses des propagandistes du Kremlin parce que "chaque dictature a besoin d'un ennemi extérieur pour gagner le soutien du peuple". Les mots pondérés de Vladimir Poutine, dans Gazeta Wyborcza, condamnant le pacte germano-soviétique et appelant à une réconciliation entre les Polonais et les Russes, n'y changeront rien. Comme le remarque le commentateur Andrzej Talaga dans Dziennik, il ne faut pas mélanger mensonges et vérité. La Russie a tort de se dédouaner de toute responsabilité dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en tentant de faire porter la faute à la Pologne à coups de paroles mensongères sur les supposés plans d'une invasion germano-polonaise de l'URSS. Elle a tort de "déformer des faits avérés et de laver les crimes de Staline. Notre mémoire et la leur sont différentes. Cela se comprend bien", écrit Talaga. Mais tant que nous ne nous mettrons pas d'accord sur les faits, les paroles sur la réconciliation, aussi beaux et inspirés soient-ils, resteront lettres mortes.

Des lectures différentes de l'Histoire

En Allemagne, la presse observe la querelle avec circonspection. La Frankurfter Allgemeine Zeitung s’étonne de voir que "les Polonais sont convaincus que leur nation a le plus influencé le cours de la Seconde Guerre mondiale et qu'elle est celle qui en a le plus souffert, davantage même que les Juifs". Selon une enquête du quotidien polonais Gazeta Wyborcza, telle est l'image que les Polonais entretiennent aujourd'hui de cette guerre, rapporte la FAZ. Et ce "polonocentrisme", pour reprendre une expression du sociologue polonais Piotr Kwiatkowski, a toutes les chances d'être une nouvelle fois célébré lors de la commémoration du déclenchement de la guerre, estime la FAZ.

"Le Premier ministre polonais Donald Tusk était prêt à tout pour faire de Gdansk le nouveau centre mondial de la mémoire", note la FAZ. Mais au dernier moment, les dirigeants américains et d'Europe de l'Ouest, à l'exception d'Angela Merkel, ont décidé de n'envoyer que des représentants. "Exactement comme il y a 70 ans", remarque un diplomate polonais cité par le quotidien de Francfort : "Les ennemis sont là, et les alliés se font excuser". "La participation de Vladimir Poutine, elle, a semblé être un premier signe de détente dans les relations russo-polonaises", jusqu'à ce que les divergences sur la question de la "très grande responsabilité des Russes" dans le déclenchement de la guerre reprennent le dessus, constate la FAZ.

Sur cette question, les vieux "réflexes russes" sont de retour, titre la Süddeutsche Zeitung. Les lecteurs du quotidien polonais Rzeczpospolita avaient demandé une excuse officielle pour l'invasion russe de la Pologne, le 17 septembre 1939. Mais Poutine a balayé d'un revers de la main tous les reproches en les qualifiant de "mensonges cyniques". Pour le quotidien, les Russes sont depuis longtemps convaincus d'être entourés de "faussaires de l'histoire tissant un cocon de mensonges pour rabaisser le mérite russe dans la lutte contre le fascisme". Selon le Spiegel, de nombreux historiens russes libéraux déplorent une "glorification de l'ère Staline, tandis que la version officielle de l'histoire défend la stratégie de Staline comme un coup génial". Face à ces divergences, remarque l’hebdomadaire, la participation de Poutine aux commémorations de Gdansk "*v**a être un numéro d'équilibriste car chacun de ses mots sera immédiatement jugé*".