Droit d’asile : Quand les réfugiés sont européens

30 août 2018 – Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa (Trento)

Chaque année, près de 100 000 Européens font une demande d’asile dans un pays de l’UE et le nombre de demandes acceptées a tendance à augmenter. Pourtant, ce phénomène reste en marge du débat sur le droit d’asile – et sur celui de l’élargissement.

Toutes les querelles qui ont éclaté en Europe sur le droit d’asile ces dernières années – et le racisme qui les accompagne – se fondent sur l’idée que les demandeurs d’asile sont les migrants qui arrivent après avoir traversé la Méditerranée ou la Turquie, en provenance d’Afrique et d’Asie. En réalité, parmi ceux qui ont déposé une demande d’asile l’an dernier dans un pays de l’Union européenne figuraient près de 100 000 citoyens européens : des Albanais, des Turcs, des Russes, des Géorgiens, des Ukrainiens, des Arméniens, etc.

Cette masse d’individus tend à échapper à l’attention de l’opinion publique et des forces politiques, sans doute parce que l’on compte parmi eux de très nombreux mineurs, qu’il est plus difficile d’attaquer, mais aussi probablement parce que ces demandeurs d’asile ont la peau blanche. Ils sont considérés comme moins menaçants que les hordes présumées d’hommes jeunes venus d’Afrique subsaharienne qui envahiraient soi-disant nos villes. Ils sont donc moins susceptibles d’être montrés du doigt et instrumentalisés par un discours xénophobe.

La France est l’un des rares pays à ne pas commettre cette erreur d’appréciation. L’an dernier, en effet, les Albanais constituaient la communauté la plus nombreuse de demandeurs d’asile dans le pays, et la presse et la politique ont bien dû se rendre à l’évidence. Les Albanais forment un groupe considérable sur l’ensemble des demandes d’asile déposées par des Européens dans l’UE. En 2017, ils ont été plus de 22 000 à déposer une demande – de loin le nombre le plus élevé par rapport aux autres nationalités, aussi bien en termes absolus qu’en proportion de population (près de 1 % des citoyens albanais ont demandé l’asile dans un pays de l’UE l’an dernier).

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Méfiance et découragement

La grande majorité des Européens qui déposent une demande d’asile dans l’Union européenne s’adressent à l’Allemagne ou à la France. Ces dernières années, ces deux pays ont toutefois adopté une politique de plus en plus stricte à leur égard, en réaction au pic de demandes reçues de la part d’Européens en 2015. Avec, pour conséquence, l’insertion des pays d’origine dans la liste des « pays sûrs », des procédures rapides d’examen des demandes avec despourcentages très faibles d’acceptation, des rapatriements forcés, des accords avec les gouvernements des pays d’origine afin de limiter les flux sortants et lamenace de réintroduire les visas pour la zone Schengen.

“En France, désormais, les autorités partent du principe que des demandes comme celles présentées par les Albanais sont infondées. Ces demandeurs d’asile ne peuvent donc même pas bénéficier d’un hébergement. L’idée, au fond, est qu’il ne faut pas être trop gentil avec eux », affirme Olivier Peyroux, qui étudie l’immigration européenne en France. « Il n’existe aucune réflexion sur les raisons qui poussent ces gens à partir et sur ce que l’on pourrait faire pour les aider. Mais bien souvent il n’existe pas non plus de connaissance de base. Pour de très nombreux Français, les Albanais restent un mystère ».

Il est vrai cependant que, même avant ce récent durcissement, les pays de l’UE rejetaient la majeure partie des demandes d’asile présentées par des citoyens européens. Il est vrai aussi que, bien souvent, les demandeurs d’asile ne sont pas exposés à des dangers ou des menaces particulières, mais sont plutôt des migrants économiques avec peu d’autres options à leur disposition pour réussir à s’installer à l’étranger. Comme le confirme la journaliste albanaise Fatjona Mejdini, parmi ses concitoyens qui partent beaucoup sont des jeunes et des familles qui ne parviennent pas à trouver de travail dans leur pays.

Des demandes de plus en plus acceptées, malgré tout

Bien que les autorités tendent à considérer les demandes d’asile présentées par les Européens comme infondées, les chiffres, eux, racontent une toute autre histoire. En 2017, les pays de l’Union européenne ont approuvé 18 % environ de ces demandes, alors que cinq ans plus tôt ils avaient décidé d’accorder l’asile à seulement 8 % des personnes qui en avaient fait la demande. Toutefois, ce moindre taux de refus des demandes d’asile n’est pas à attribuer à une plus grande générosité des gouvernements, mais plutôt à une reconnaissance de la réelle précarité des conditions de vie dans différents pays du continent européen. Les demandes d’asile qui reçoivent souvent un avis favorable ne sont plus seulement celles présentées par des Turcs et des Ukrainiens – manifestement exposés à de graves dangers – mais aussi celles présentées par presque toutes les autres nationalités.

Au fil des ans, les demandeurs d’asile albanais, par exemple, voient de plus en plus leurs demandes acceptées. Dans l’ensemble de l’UE, les asiles accordés pour eux sont passés de 500 à 1600 en cinq ans. Les raisons à la base de cette acceptation des demandes sont pour la plupart liées aux dangers provoqués par des vengeances de sang, des violences conjugales, des discriminations contre les personnes LGBT et la communauté Rom. Comme l’ont montré plusieurs faits divers, il s’agit là de dangers concrets et réels, même si la presse et le gouvernement albanais ont tendance à ne pas en parler ou à nier cette spécificité des demandeurs d’asile.

En somme, il n’est plus possible d’ignorer le fait qu’il existe dans de nombreux pays européens de graves problèmes de violation des droits de l’homme. Les États membres de l’UE devraient donc cesser de partir du principe que les dizaines de milliers de demandes d’asile qu’ils reçoivent chaque année de la part de citoyens européens sont pour la plupart infondées. Pour mieux gérer le phénomène, et éventuellement réduire le nombre des arrivées, il serait plus utile de procéder à une réflexion sur les raisons qui poussent tant de personnes à quitter leur pays qui, dans notre imaginaire, sont souvent désormais des destinations touristiques attrayantes et de futurs partenaires au sein de l’Union européenne.

Traduction : Régine Cavallaro

Cet article est publié en partenariat avec The European Data Journalism Network.

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