La Grande-Bretagne n’était pas censée participer à ces élections européennes – le pays aurait dû quitter l’Union le 29 mars dernier. Ce que le nouveau Parti du Brexit de Nigel Farage ne manque pas une occasion de rappeler. “Elle nous a promis le Brexit pas moins de 108 fois, claironne-t-il sur les réseaux sociaux dans un de ses messages ciselés, elle nous a trahis. " Et de poursuivre : "Vous ne pouvez pas faire confiance aux Tories sur le Brexit. Faites en sorte que le 23 mai signe la fin de (Theresa) May. Exigez un vrai changement politique. Votez Brexit."

Nigel Farage est le plus brillant des politiciens de Grande-Bretagne et il se sert ici des Européennes pour lancer la campagne politique la plus marquante (aussi fallacieuse soit-elle) depuis 25 ans. Grâce à son flair politique, il avait deviné que Theresa May ne parviendrait pas à faire passer son accord à la Chambre des communes pour le 29 mars et qu’une prolongation des négociations serait inévitable, obligeant la Grande-Bretagne à participer aux Européennes.

Il a monté son parti, réuni l’argent nécessaire et préparé la communication très en amont. Nul besoin de manifeste détaillant sa stratégie : cela ne ferait que détourner les électeurs du cœur de son message. Les députés britanniques ont trahi le pays en ne donnant pas suite au résultat du référendum. Votez Brexit, lance tout sourire Nigel Farage, l’ancien trader de la City, homme du peuple autoproclamé. Cela changera la politique britannique pour de bon.

C’est une stratégie qui a payé – et qui changera la politique britannique, mais pas de la manière dont le souhaitait Nigel Farage. Le Parti du Brexit, pronostiquent tous les sondages, est parti pour remporter plus de votes et de sièges que tous les autres : toute la question est de savoir combien. Des électeurs conservateurs désabusés et des électeurs travaillistes (de la classe ouvrière) remontés font défection par millions pour rejoindre le parti de Farage.

Le parti conservateur n’a rien à dire de convaincant et n’essaie même pas. Il n’avait pas de manifeste et n’a pas organisé de lancement [de campagne]. Il va au-devant d’une débâcle électorale imminente qui verra le parti dévisser à la quatrième ou cinquième position derrière le Parti du Brexit, les Libéraux-démocrates, le Labour et les Verts, soit son plus mauvais score de l’histoire récente dans un scrutin national. Il a d’ores et déjà sonné le glas de Theresa May, qui démissionnera en juin.

De fait, ces élections sont exclusivement focalisées sur des questions de politique nationale : les arguments qui plaideraient en faveur de l’Europe ne sont même pas évoqués, ni même la direction future qu’elle pourrait prendre. Le Parti du Brexit veut simplement en sortir, partant du principe que l’Europe est une "mauvaise chose". Quant aux partis favorables au maintien dans l’Union, ils veulent y rester sans raison particulière, partant du principe, de leur côté, que, quels que puissent être les déboires de l’UE, la Grande-Bretagne ne fera qu’accentuer les siens en coupant les amarres.

Le pays n’a pas entendu grand-chose du combat que livre l’UE contre la droite populiste, de la nécessité de faire front face à la Chine et aux États-Unis, ou de l’importance de la coopération européenne pour lutter efficacement contre le dérèglement climatique ou la précarisation de l’emploi. Au lieu de quoi, on assiste à des joutes politiques acerbes sur des valeurs – le nationalisme ou l’internationalisme, la tolérance ou l’intolérance, l’instinct contre la raison. Pour la plupart des électeurs, la contribution britannique au prochain Parlement européen compte moins que l’influence de leurs suffrages sur la politique britannique.

Car cette influence sera considérable. Ces Européennes vont conditionner la survie même du conservatisme britannique, dont la stratégie pour se tirer d’affaire est à l’évidence de devenir le parti de la droite nationaliste, sous la houlette de Boris Johnson, afin de reconquérir les électeurs du Parti du Brexit – et de plaider en faveur d’une version durcie du Brexit, sans accord. Boris Johnson n’est pas un rassembleur, c’est un charlatan qui divisera son parti à la Chambre des communes et n’aura pas de majorité parlementaire stable, ouvrant la voie à de nouvelles législatives d’ici douze mois, voire plus tôt. Les conservateurs peuvent-ils l’emporter s’ils se nationalisent et se mettent à défendre un Brexit sans accord, quitte à ne laisser derrière eux que des cendres ? La question reste en suspens – certainement pas en tout cas si l’opposition est bien dirigée.

Qui prendra les rênes du Labour ? Là aussi, les élections européennes auront des répercussions considérables. Si les sondages voient juste, il arriverait en troisième position derrière le Parti du Brexit et les Libéraux-démocrates, dont le slogan ("Merde au Brexit") résume l’esprit des marches du mouvement People’s Vote et lui ont valu un succès croissant. Corbyn a voulu jouer sur les deux tableaux : cet eurosceptique qui voit dans l’Europe un "club capitaliste" dirige un parti largement favorable au maintien, et passe dès lors son temps à ménager la chèvre et le chou. Personne n’y trouve son compte, et cette stratégie a ouvert la voie à une débâcle électorale. L’autorité de Corbyn sera contestée par un parti déçu par sa manière impersonnelle et ambiguë de diriger les opérations, malgré tous ses amis à gauche. Si le Labour veut faire efficacement barrage à Johnson, Corbyn doit perdre.

Quant aux libéraux-démocrates, ils ont retrouvé tout à coup un vrai rôle électoral. Ils tireront leur épingle du jeu aux législatives à venir et aucun gouvernement stable ne sera dès lors possible sans leur soutien. Les Verts, pendant ce temps, ne déméritent pas non plus, surfant sur l’air du temps. Le prochain gouvernement ne sera donc pas un gouvernement tory pro-Brexit, ce sera une coalition de partis pro-européens. Les Européennes pourraient voir la Grande-Bretagne envoyer jusqu’à 30 députés nihilistes et pro-Brexit au Parlement européen, mais enclencheront donc, paradoxalement, une dynamique politique qui ramènera la Grande-Bretagne dans le giron de l’UE. Un pas en arrière – deux pas en avant, au bout du compte.