Il est bien connu que l'Espagne s'est consolidée autour de l'expression "L'Espagne est le problème, l'Europe est la solution", chère au philosophe José Ortega y Gasset. En effet, ce n'est qu'après avoir retrouvé la démocratie et adhéré à l'UE que l'Espagne a pu bénéficier d'une amélioration du bien-être de ses citoyens, que les autres pays européens avaient connue au temps des regrettées "Trente Glorieuses.

Cela est d'autant vrai que même si l'esprit pro-européen des Espagnols a légèrement fléchi suite à la crise de 2008, ce pays a réussi paradoxalement à inverser la tendance de l'histoire, passant du statut de réservoir spirituel du national-catholicisme intolérant et strident de Franco ("lumière de Rome, marteau des hérétiques et épée de Trente") au rôle de bastion de l'européanisme et d'ardent défenseur du projet européen.

Beaucoup ont déploré que l'Europe soit absente des débats lors des dernières élections générales. Mais hors d'Espagne, nombreux sont ceux qui regardent avec envie le fait que les quatre candidats à la présidence du gouvernement ne se sont pas livrés à un combat démagogique reposant sur des arguments imputant à l'Europe tous les maux dont souffre le pays.

L'Espagne suscite d'autant plus l'admiration qu'après avoir passé tant d'années sans aucun parti d'extrême droite xénophobe en son sein, comme ceux qui existent dans le reste de l'Europe, Vox a non seulement échoué à faire de l'immigration un sujet de campagne, mais a formulé des propositions si insensées (comme l'alignement de l'UE sur l'axe de Visegrad) que personne n'y a prêté attention. Même Podemos, qui se plaignait autrefois de voir l'Espagne reléguée au rang de colonie de l'Allemagne et appelait à s'attaquer à Bruxelles en mettant en place un audit de la dette contractée pendant la crise, affiche aujourd'hui une attitude critique, à juste titre, mais non belligérante par rapport au projet européen.

Non, les Espagnols font preuve de sagesse et n'attribuent pas à Bruxelles la responsabilité de leurs maux : ils savent parfaitement que ces maux sont les leurs, qu'ils leur sont imputables. Ils savent également que l'Europe n'est pas la solution à leurs problèmes et que ces derniers ne peuvent pas se résoudre en allant à l'encontre de l'Europe. Et en regardant autour de soi, notamment le mouvement des "gilets jaunes", la rhétorique de Salvini et l'autoritarisme d'Orban, on dirait bien que tous les pays voisins sont tombés sur la tête.

L'Espagne souhaite promouvoir une défense autonome, compléter la zone euro, mettre en œuvre une politique d'immigration intelligente et à long terme et encourager une Europe plus solidaire et sociale. Ce sont des objectifs très louables, mais la meilleure contribution de l'Espagne en ce moment consiste peut-être à apporter un peu de bon sens, à faire en sorte d'éviter les dérapages et les retours en arrière et à redonner le moral aux autres pro-Européens. Venez faire le plein d'Europe en Espagne, cela ne vous fera que du bien.