En Roumanie, la campagne des Européennes est court-circuitée par des questions de politique intérieure. Des sujets plutôt graves, pour dire le moins. Depuis 2016, la Roumanie est dirigée par un gouvernement composé du Parti social-démocrate (PSD) et de l’Alliance des libéraux et démocrates (ALDE), soutenus au Parlement par le bras politique de la minorité hongroise (UDMR, l’Union démocrate magyare de Roumanie).

Ces deux dernières années, la coalition PSD-ALDE a remanié plusieurs lois portant sur l’organisation du système judiciaire : ainsi, un service a été créé au sein même du parquet pour enquêter sur la conduite des magistrats. Ce service est considéré par les associations professionnelles de la magistrature comme un outil d’intimidation afin de tenir la justice sous la coupe du pouvoir politique. Entre autres mesures, il a ouvert une enquête pénale à l’encontre de Laura Codruța Kövesi le jour même où le Parlement européen étudiait sa candidature à la tête du parquet européen. Ce remaniement du système judiciaire a été fermement dénoncé par la Commission européenne, la Commission de Venise et le Groupe d’États contre la corruption (GRECO).

Le gouvernement en place a également fait passer plusieurs mesures économiques polémiques, comme l’instauration de taxes supplémentaires pour les banques et les opérateurs des télécoms, de nouvelles charges pour les entreprises et de salaires supérieurs à la productivité du travail. Des mesures qui ont alimenté l’inflation et qui pourraient entraîner une récession, selon les analystes. Face à l’ampleur de ces problèmes, l’intérêt pour les questions européennes pâlit. L’opposition – formée par le Parti national libéral (PNL) et une coalition de deux nouveaux partis (USR-PLUS) emmenée par Dacian Cioloș, ancien commissaire européen à l’Agriculture – n’est pas parvenue à mettre d’autres sujets à l’ordre du jour, trop occupée qu’elle était à contrer les manœuvres du gouvernement, en particulier les attaques dirigées contre le pouvoir judiciaire.

Dans les meetings électoraux du PSD, les grandes thématiques abordées étaient la croissance économique de ces dernières années et la revalorisation des salaires et des retraites. Le chef de file du parti, Lividu Dragnea, vient de donner un discours dans lequel il s’en prenait aux institutions européennes (accusées de “piétiner la souveraineté de la Roumanie") et aux multinationales (accusées d’"exporter leurs bénéfices à l’étranger"), et préconisait de mettre un frein aux importations de fruits et de légumes en provenance d’autres pays européens, au motif qu’ils sont "onéreux et moins savoureux que les nôtres". Depuis un bon moment maintenant, le PSD aime à tenir ce genre de discours nationaliste et populiste, proche de celui que peuvent tenir un Viktor Orbán ou un Matteo Renzi. En 2017, quand le gouvernement roumain a essayé de prendre une ordonnance d’urgence prévoyant la dépénalisation de certains délits de corruption, des manifestations monstres ont eu lieu, conduisant Dragnea à déclarer que les manifestants étaient "payés par George Soros". Le PSD vient d’être suspendu du Parti socialiste européen (PSE).

Le Parti national libéral (que les sondages créditent de 20 à 25 % des intentions de vote, au coude-à-coude avec le PSD) a critiqué les mesures du PSD mais donne l’impression d’être sur la défensive et mal outillé pour débattre publiquement des questions européennes. Ces derniers temps, le PNL s’est montré cependant plus présent, soutenant les actions du président roumain, Klaus Iohannis, qui cherche à défendre le pouvoir judiciaire contre les attaques du PSD.

À l’heure qu’il est, la coalition USR-PLUS est la seule force politique à s’intéresser aux questions européennes, et notamment à une question qui fait l’objet de houleux débats depuis 2007 (quand la Roumanie est devenue membre de l’UE) : les fonds européens. Ces 12 dernières années, les gouvernements roumains n’ont pu absorber les aides européennes qu’au compte-gouttes, faute de pouvoir présenter suffisamment de grands projets. Le plus beau résultat à cet égard revient au gouvernement technocrate de Dacian Cioloș, en 2016 : 7 milliards d’euros. La coalition USR-PLUS soulève donc la question des aides européennes, mais aussi du rôle du futur Parlement européen dans lequel la présence populiste et autonomiste s’annonce pléthorique. Par ailleurs, l’USR travaille avec En Marche et l’ALDE en vue de former un groupe pro-européen au sein du futur Parlement.

Pendant des années, l'opinion publique roumaine a été très favorable à l’adhésion à l’Union européenne. Si l’on en croit les sondages Eurostat de ces dix dernières années, de tous les pays de l’Union, ce sont les Roumains qui accordent la plus grande confiance à la Commission et au Parlement européen. Récemment, un fossé s’est creusé dans l’opinion au sujet de l’ingérence du PSD dans le fonctionnement de la justice. Bon nombre de ténors du parti (dont son président, Liviu Dragnea, condamné à une peine de prison et soupçonné d’autres délits) font l’objet d’enquêtes judiciaires pour corruption et une bonne partie de l’opinion estime que ces remaniements législatifs visent à étouffer les errements du PSD.

D’autres, influencés par la propagande de plusieurs chaînes de télévision partisanes, estiment que les dirigeants du parti au pouvoir sont en fait des "victimes politiques" du pouvoir judiciaire.

Autrement dit, l’espace public est actuellement le théâtre d’une guerre de propagande qui empêche l’émergence d’un débat de fond sur d’autres sujets. Sans compter que le discours nationaliste et eurosceptique tenu par certains responsables politiques a fait chuter la confiance des Roumains envers l’Union : un sondage Eurostat d’octobre 2018 révèle que seuls 49 % des Roumains pensent que l’appartenance de leur pays à l’UE est une bonne chose (contre 59 % en avril 2018).

Dans ce contexte, les élections du 26 mai devraient donner une idée de l’évolution présente et à venir de la Roumanie : restera-t-elle un État de droit, conforme aux valeurs européennes, ou se transformera-t-elle en une démocratie illibérale ? Tout dépendra du taux de participation : en 2014, 32 % des citoyens s’étaient rendus aux urnes. Cette fois, on attend un résultat en légère hausse (autour de 35-38 %). Un piètre taux de participation avantagerait le PSD, qui semble de plus en plus prendre le chemin de la démocratie illibérale.