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Notre génération, celle qui bientôt allait être la première à profiter du programme Erasmus, a vécu avec une intensité extrême la chute du Mur et l’ébranlement du bloc soviétique. C’était l’heure des chaînes d’information en continu qui faisaient leur premier pas et nous avions le sentiment de vivre en direct l’histoire avec un grand H, d’être au cœur d’un séisme qui allait bouleverser le monde. A l’Ouest, nous avions été éduqués dans la peur d’une attaque atomique. Nous savions qu’à l’Est, nombre de nos futurs concitoyens européens se réveillaient la peur au ventre, celle d’être arrêtés par la police politique.

A l’Ouest, comme à l’Est, nous portions encore au fond de nous-mêmes les séquelles de deux guerres mondiales que certes nous n’avions pas vécues mais qui restaient omniprésentes dans nos imaginaires familiaux. L’enjeu symbolique de la chute du Mur était majeur, mettre fin au règne de la Peur, faire triompher la démocratie libérale, celle qui garantit les droits et libertés des individus, les protège de l’arbitraire et leur permet de participer librement aux choix qui engagent la société, écrire une nouvelle page de l’histoire du monde et… faire l’Europe, enfin!

Trente ans plus tard, quel bilan? Nous ne le sous-estimons pas, l’Allemagne a été réunifiée sans violence à la vitesse de l’éclair, l’Europe a pour la première fois de son histoire trouver sa presqu’unité. A peu d’exceptions près, tous les pays du continent se trouvent réunis dans l’Union européenne. Et ceux qui profitent de cette Union vivent dans la pax Europea et bénéficient de droits et libertés extrêmement développés grâce à la convention européenne des droits de l’Homme dont paradoxalement peu connaissent l’existence.

L’Europe reste un continent riche où les disparités économiques et sociales, si elles se sont accrues avec la grande crise, sont les plus limitées du monde. L’Union européenne a aussi fait preuve d’une résilience remarquable face à la dizaine de crises qui l’a marquée depuis le début du millénaire. Nous sur-estimons pas nous plus ce bilan. L’Europe est aujourd’hui un continent fragmenté au sein duquel nationalismes et populismes sont de retour. La sortie du Royaume Uni de l’UE, si elle a vraiment lieu, sera perçue dans le monde comme la chronique annoncée d’une sortie de l’Histoire du vieux continent. Loin est la magie où en plein journal télévisé Mstislav Rostropovitch, devant le fameux mur, entamait une plainte impromptue suivie par des dizaines de millions de téléspectateurs.

Malgré tous les signes annonciateurs, nous ne croyons pas que la marginalisation du continent soit écrite. Au contraire, plus qu’ailleurs dans le monde, les citoyens ont su résister aux sirènes des nationalismes, l’étonnante participation aux dernières élections européennes a permis d’éviter le déferlement attendu des extrêmes. Mieux, le sentiment européen, mesuré par l’eurobaromètre n’a jamais autant cru depuis l’annonce du Brexit. Le désir de créer un espace public européen permettant de se penser ensemble au-delà des seuls silos nationaux, illustré par le succès de la consultation transnationale WeEuropeans.eu, n’a jamais été aussi fort.

WeEuropeans qui a touché 38 millions de citoyens européens dans 27 pays et 24 langues a montré que les Européens partagent les mêmes préoccupations pour leur avenir : un développement plus durable et respectueux de l’environnement et des générations futures, une attente d’exemplarité, d’intégrité et de transparence démocratique extrême, plus de justice fiscale et sociale, et la volonté de remettre l’éducation et l’innovation au cœur de la société.

Nous Européens avons l’opportunité de redevenir le lieu où s’inventent l’avenir, mais cette invention ne peut surgir que d’une mobilisation de nos sociétés dans toutes leurs composantes. Une conférence sur l’avenir de l’Europe a été annoncée par les dirigeants européens, faisons-en le moment clé du renouveau démocratique et citoyen de notre continent.