Parmi les dirigeants qui considéraient les élections européennes comme un test de popularité dans leur pays, le leadeur italien d'extrême droite Matteo Salvini doit être le plus satisfait. Le vice-premier ministre a révélé une capacité admirable à obtenir le soutien de l'opinion publique et a été récompensé par 34,3 % des voix. Il y a cinq ans, la Ligue n'obtenair que 6,2 %, aujourd'hui elle est le premier parti du pays. Salvini a obtenu les meilleurs résultats dans le nord de l'Italie (40,7 %), où la campagne précédente de la Ligue pour l'autonomie et l'indépendance par rapport au Sud a commencé à attirer des électeurs au début des années 1990. À l'époque, le père politique de la Ligue, Umberto Bossi, faisait référence aux Italiens du sud de l'Italie dans des remarques peu respectueuses, provoquant une intolérance générale envers les travailleurs immigrés se déplaçant du sud vers le nord.

"Les Italiens d'abord", tout le reste après

Cette fois-ci, avec 23,6 % des voix dans le Sud, la région a contribué de manière significative à la victoire d'un parti qui autrefois le considérait comme faisant partie d'un Etat séparé. Néanmoins, la Ligue reste deuxième dans le Sud, où le Mouvement cinq étoiles a remporté 29,2 % des suffrages. Le succès de ce dernier peut être lié à son soutien au revenu citoyen [équivalent du RMI, récemment introduit], la Campanie, par exemple, représentant 16,3 % des demandes de prestations présentées dans l'ensemble du pays. C'est également dans cette région que le Mouvement cinq étoiles a obtenu son meilleur résultat, avec 34,8 % des voix.

Actuellement dirigé par Luigi Di Maio, vice-premier ministre aux côtés de Salvini, le Mouvement cinq étoiles a obtenu 17,1 % des voix en Italie, soit un peu plus de la moitié du score qui l'avait porté au pouvoir lors des élections nationales de l'an dernier. Pour célébrer son 10e anniversaire cette année, le Mouvement a payé le prix de son inexpérience politique, contrairement à l'approche du politicien de carrière Salvini.

Egalement ministre de l'Intérieur, Salvini a passé sa campagne à se faire prendre en photo, à répéter des slogans grossiers et à lancer des jeux de médias sociaux comme "Vinci Salvini". Selon les critiques, la campagne aurait également été ponctuée par des vols d'Etat afin d'atteindre certains des endroits les plus importants du pays. Ils estiment qu'il sera bientôt démasqué pour avoir simplifié à outrance des questions qui exigent une analyse plus profonde. Les partis de gauche, en particulier, laissent entendre que le peuple italien a été dupé et devient aveugle à ses propres besoins et intérêts. Malheureusement, il n'y a rien de plus contre-productif en politique que de dire que les électeurs potentiels ont tort ou sont stupides.

C'est assez clair pour Salvini, qui doit son succès à sa capacité à identifier les sujets sensibles, à comprendre les besoins populaires et, surtout, à montrer qu'il écoute ceux qui les partagent. Cela signifie qu'il faut se concentrer de façon obsessionnelle sur deux sujets, l'immigration et la sécurité, pour en faire un slogan qui peut sembler familier : "Les Italiens d'abord", qui est devenu "l'Italie d'abord" lors des élections européennes. Tout le reste vient après. L'emploi, la protection sociale et l'éducation ne sont pas exactement des priorités, mais plutôt des questions qui se régleront d'elles-mêmes une fois que nous en aurons fini avec la question de la sécurité. L'idée de base est bien connue : il y a un ennemi et nous devons le combattre. Salvini plaide chaque semaine contre les immigrés, les roms, les journalistes, les opposants politiques, la bureaucratie, les banques, le Parlement européen, le cannabis légal. Tout va bien aussi longtemps qu'il maintient vivante la polarisation entre l'extérieur et l'intérieur, entre " nous " et " eux ".

Quand les chiffres ne font aucune différence

Contrairement aux affirmations de nombreux critiques, Salvini n'a pas créé cette polarité. Il en a simplement profité. C'est un fait que la mondialisation, le changement climatique, les guerres et les conflits modifient la dynamique de la population mondiale et sa répartition. Qu'il s'agisse d'une caractéristique intrinsèque de la nature humaine ou d'une réaction à des contingences historiques, la perception générale en Italie est qu'il y a quelque chose d'inconnu et de potentiellement dangereux qui doit être contrôlé. Les dirigeants de gauche ont tendance à ignorer le fait que les chiffres ne font aucune différence. La peur exige des héros, pas des chiffres. Salvini le sait et démontre fièrement son pouvoir d'empêcher certains bateaux d'accoster dans les ports italiens d'un simple coup de fil.

Les résultats de l'élection à Riace et à Lampedusa parlent d'eux-mêmes. Autrefois symbole d'intégration et d'hospitalité, Riace s'est avérée fatiguée des migrants et a accordé au parti de Salvini 30,8 % des voix, dépassant ainsi les 0,9 % de la Ligue en 2014. C'était une histoire similaire à Lampedusa, l'île la plus méridionale d'Italie, où débarquent de nombreux migrants. Il y a cinq ans, la Ligue a remporté 16,9 % des voix ici, contre 45,9 % aux européennes pour le "Capitaine" Salvini, comme on l'appelle souvent.

Entre-temps, les jeunes Italiens instruits qui émigrent à l'étranger à la recherche de meilleures opportunités seront bientôt plus nombreux que les nouveaux arrivants qui tentent d'échapper à la mort et à la pauvreté. Mais cela ne changera pas les craintes des gens, car les emplois sont perdus, les loyers et les prix augmentent, les entreprises ferment, les impôts augmentent et les gens plus pauvres et plus désespérés continuent à arriver. L'Italie se tourne vers la droite parce qu'il n'y a pas de gauche qui réponde à ces craintes avant d'essayer de dire qu'il n'y a rien à craindre.

A la recherche d’un nouveau chemin

Cette perception générale est particulièrement enracinée dans les banlieues et les provinces, où les niveaux d'éducation sont plus faibles et la pauvreté plus prononcée. Ici, l'Europe est souvent perçue comme une institution distante, bureaucratique et coûteuse, et en partie responsable de la crise générale. D'où le net contraste entre les provinces et les centres urbains, où la mondialisation et ses possibilités sont mieux comprises. C'est ainsi que le Parti démocrate s'est largement imposé dans des villes comme Rome, Milan, Palerme, Turin et Florence, mais a perdu contre la Ligue presque partout ailleurs.

Bien que le Parti démocrate ait légèrement amélioré sa performance lors des élections nationales de 2018, il n'a pas encore fait de véritable retour en force. Sous la direction de Matteo Renzi, il avait obtenu 40,8 % des voix en 2014. Mais Renzi est ensuite devenu arrogant et a dû démissionner après avoir convoqué et perdu un référendum, laissant le chef actuel du parti Nicola Zingaretti avec peu de temps pour faire sa marque dans un paysage médiatique dominé par Salvini.

L'Italie est aujourd'hui autant paralysée par l'omniprésence et le culot de Salvini qu'elle l'était par ceux de Berlusconi. La bonne nouvelle, c'est que même si les électeurs italiens ont tendance à s'éprendre pour ce genre de personnages, ils sont tout aussi susceptibles de changer d'avis lorsque ceux-ci ne servent pas l'électorat. Si seulement les partis de gauche arrêtaient d'essayer de rattraper leurs adversaires en ne faisant que suivre chacun de leurs mouvements et commençaient à construire une nouvelle voie qui montre à quel point l'Europe est importante pour résoudre les vrais problèmes – alors nous pourrions recommencer à avancer.

Ceci est une version éditée d'un article publié en ligne dans Il Mulino.