L’Italie est en effet de longue date "l’homme malade de l’Europe" : sa croissance économique se traine depuis 30 ans. Et la dernière crise a encore aggravé les choses : le pays ne s’en est pas du tout remis encore. Le PIB par habitant italien est toujours inférieur cette année de 7 % par rapport à ce qu’il était en 2007. Du coup, le Pib par habitant de l’Espagne est désormais quasiment équivalent à celui de l’Italie alors qu’en 1990 l’écart était de 38 % en faveur de nos voisins d’au-delà des Alpes…

Du fait de la stagnation économique prolongée, la dette publique italienne s’est envolée : à 2368 milliards d’euros cette année, elle devrait représenter 137 % du PIB italien, le deuxième ratio le plus important dans la zone euro, après celui de la Grèce où elle pèse 175 % du PIB. Mais en termes de masse, les deux situations n’ont rien à voir : les 334 milliards d’euros de la dette grecque ne pèsent que 3,3 % de l’ensemble de la dette publique de la zone euro tandis que la dette italienne compte pour 23 % du total. Pour ne rien arranger, le système bancaire italien est aussi un de ceux qui s’est le plus mal remis de la crise jusqu’ici.

Contrairement à ce qu’on imagine souvent cette faible croissance économique prolongée n’est cependant pas due à un laxisme budgétaire chronique, mais au contraire au fait que l’Italie a constamment mis en œuvre depuis trente ans, avec des gouvernements de droite comme de gauche, des politiques budgétaires très restrictives. Elle a en permanence dégagé des excédents budgétaires importants, hors intérêts de la dette publique. Ces excédents, dits primaires, ont même quasiment toujours été supérieurs à ceux de l’Allemagne jusqu’à ces dernières années. Mais ces politiques budgétaires constamment restrictives ont freiné la croissance économique. Elles ont aussi compliqué la réforme de l’Etat et de l’action publique pour les rendre plus efficaces, le principal problème structurel auquel l’Italie est confronté. En maintenant constamment le pays au bord de la récession et de la déflation ces politiques ont empêché en réalité le désendettement du pays.

C’est pour une bonne part ce constat d’échec irréfutable des politiques budgétaires orthodoxes, conformes aux règles européennes et aux souhaits de Bruxelles, menées en alternance par la droite et la gauche de gouvernement depuis 30 ans, qui a mené à la victoire des partis antisystème, le Mouvement 5 Etoiles de Luigi Di Maio et la Lega de Matteo Salvini, lors des élections générales de mars 2018. Ils avaient formé alors une alliance improbable de la carpe et du lapin : la mesure phare défendue par le M5S consistait en effet à introduire un généreux revenu de base tandis que la Lega privilégiait les baisses d’impôt pour aboutir à une flat tax, un système non progressif où chacun paie au fisc la même proportion de ses revenus.

La combinaison de ces priorités, plus de dépenses sociales d’un côté, moins d’impôts de l’autre, aboutit bien entendu à creuser de nouveau les déficits publics de l’Italie.

Cela devrait certes relancer l’activité économique dans l’immédiat mais il est douteux que cela accroisse durablement le potentiel de croissance de l’économie italienne, faute d’améliorer les infrastructures collectives matérielles et immatérielles du pays. Ces projets peu orthodoxes avaient déjà abouti à une première épreuve de force entre le nouveau gouvernement italien et Bruxelles à l’automne dernier à l’occasion de la mise au point du budget 2019 : le gouvernement italien prévoyait en effet d’accroitre son déficit public de 1,8 % en 2018 à 2,4 % du PIB. Ce niveau restait certes inférieur à la limite des 3 % des critères de Maastricht mais il ne permettait plus de réduire l’endettement public, ce que l’Italie est censée faire chaque année tant qu’elle n’a ramené celui-ci à 60 % du PIB.

Suite à l’envolée des taux d’intérêt qu’elle avait déclenché sur les marchés financiers, cette épreuve de force s’était cependant soldée par un accord : le gouvernement italien ramenait sa prévision de déficit à 2,04 % en 2019, un peu au-dessus donc des 1,8 % de 2018 et en échange la Commission abandonnait ses menaces de sanction. Cette dernière ne voulait pas en particulier prendre le risque de nourrir l’euroscepticisme à la veille des élections européennes de mai dernier. Tandis que le gouvernement italien craignait de plonger le pays dans une grave crise économique à la veille d’un printemps chargé en élections importantes, municipales et régionales et européennes.

Mais ce n’était en réalité que partie remise. Entretemps en effet l’activité économique a chuté en Italie comme dans le reste de l’Europe mais de façon plutôt plus marquée encore chez nos voisins qu’ailleurs : l’Istat, l’Insee italien, ne prévoit plus en effet que 0,3 % de croissance économique cette année. Du coup la Commission anticipe que le déficit italien devrait se creuser à 2,5 points de PIB et la dette italienne s’accroitre d’un peu plus d’un point de PIB au lieu de décroître. Inadmissible pour elle.

D’où la relance de la procédure pour déficit excessif dès que les élections européennes ont été passées. Mais cette fois, dans un contexte où la situation économique se dégrade beaucoup et où les tensions sont fortes au sein de la coalition au pouvoir en Italie, le gouvernement italien ne devrait guère pouvoir céder de nouveau à Bruxelles sans perdre la face vis-à-vis de ses électeurs qui considèrent très majoritairement (et à juste titre) que les règles régissant aujourd’hui la zone euro empêchent leur pays de se redresser.

Il peut d’autant plus faire durer l’épreuve de force que pour l’instant les marchés financiers ne s’affolent pas trop et que le service de la dette italienne continue de baisser : les nouveaux titres de dette émis actuellement en remplacent d’autres, contractés il y a une dizaine d’années à des taux qui étaient alors supérieurs à ceux d’aujourd’hui. Tandis que Pierre Moscovici, commissaire en charge de l’Eurozone, et plus largement l’ensemble de la Commission Juncker en fin de mandat ne veulent pas quitter la scène cet automne en étant accusés par les pays « sérieux » d’Europe du Nord d’avoir bradé les traités et sacrifié la discipline budgétaire. L’épreuve de force engagée a donc cette fois de grandes chances de se poursuivre et de se tendre.

Avec des conséquences imprévisibles à ce stade mais qui peuvent devenir très lourdes. Pour l’Italie bien sûr qui pourrait être poussée à termes au défaut de paiement si les taux finissent par s’emballer sur les marchés. Pour l’instant la situation n’est pas encore critique cependant : les taux auxquels l’Etat italien emprunte sont certes nettement plus élevés que pour les autres pays européens mais ils restent grosso modo au niveau atteint depuis mars 2018 et l’Italie peut vivre un certain temps avec des taux de ce type. Mais aussi pour l’Eurozone dans son ensemble, si la situation se tend davantage, car on ne peut pas régler la question italienne comme on a "réglé" le problème grec en 2015. Le pays et sa dette pèsent trop lourds économiquement et politiquement l’Italie, pays fondateur, le pays du traité de Rome, représente tout autre chose que la Grèce au sein de l’Union.

L’épreuve de force engagée pourrait tout aussi bien amener cette fois pour de bon à l’éclatement de la zone euro comme à une modification en profondeur des règles du jeu au sein de cette zone pour sortir enfin du carcan de règles inadaptées qui empêchent en particulier l’Italie de se redresser et de se débarrasser au moins en partie du fardeau de sa dette. Nous allons donc selon toute probabilité vivre au cours des prochaines semaines une période tendue mais intéressante…