VoxEurop: En octobre dernier, le Collège des Commissaires européens vous a nommé conseiller spécial du vice-président de la Commission européenne en charge du numérique sur “les questions liées aux opportunités et aux défis des nouvelles technologies telles que l’intelligence artificielle et le blockchain, avec un accent sur le secteur des médias”. Dans quel contexte s’inscrit votre mission et comment l’orientez-vous cette mission stratégique. Avez-vous déjà une idée des opportunités et défis qui attendent les médias ? Quel rôle pour l’Intelligence artificielle (IA) ?

Guillaume Klossa: Notre système démocratique libéral s’est fondé au lendemain de la guerre sur l’existence d’un système de médias pluralistes et indépendants permettant le développement de sociétés modérées et garantissant un débat public de qualité. Le système médiatique a joué et continue à jouer un rôle majeur pour garantir la cohésion de nos sociétés et la qualité du débat public mais ce rôle est menacé chaque jour un peu plus par le poids de réseaux sociaux qui fragmentent nos sociétés et de plateformes qui captent l’essentiel de la publicité qui servait autrefois à financer nos médias. C’est dans ce contexte que “fleurissent ” les fake news et plus largement que se développent des phénomènes de mésinformation d’une ampleur sans précédent, possiblement soutenus par des puissances étrangères.

En parallèle, les médias traditionnels se transforment et ont vocation à devenir à l’instar du Financial Times ou du Washington Post de vraies “data companies” qui utilisent les données pour connaître leur audience, enrichir leurs contenus, faciliter le travail des journalistes grâce à de la veille informationnelle, la vérification des sources et la production automatisée des informations à faible valeur ajoutée, personnaliser les contenus et la distribution de ces contenus et bien sûr valoriser cette connaissance de leur audience pour renforcer leur attractivité publicitaire. Pour toutes ces évolutions, l’intelligence artificielle est centrale. C’est aussi un outil qui peut être mis au service de l’identification et de la lutte contre les fausses nouvelles.

La blockchain, quant à elle, a de nombreux usages que nous sommes en train d’établir pour le secteur des médias, depuis la certification de leur archives et des informations au micropaiement des articles de presse. L’objet de la mission que m’a confié la Commission européenne est de voir comment tirer au mieux parti de ces technologies pour renforcer le secteur des médias au sens large (audiovisuel, presse, plateformes, réseaux sociaux, jeux…) en Europe et notamment renforcer sa soutenabilité économique mais aussi contribuer à la qualité et la diversité de l’information et des contenus et, au final, lutter contre la fragmentation de nos sociétés. Je suis également convaincu que ces technologies peuvent contribuer à la création d’un véritable espace public européen, grâce notamment aux progrès considérables de la traduction automatique.

Vous publiez ces jours-ci Media for good (éditions Débats Publics), un essai préfacé par Roberto Saviano et consacré à l'émergence de nouveaux types de médias grand public, personnalisés et à leur manière collaboratifs et participatifs. Comment vous en est venue l'idée et quels seraient l'objectif et le public de ce média, ainsi que son modèle économique ?

Media for Good est une réflexion sur ce que doit être le média de demain dans un monde numérique, où texte, vidéo et son convergent, où les algorithmes prennent un rôle considérable, où la connaissance de chaque utilisateur devient de plus en plus fine, où la personnalisation de la recommandation devient la règle, où les contenus pourront être enrichis. Tout grand média a vocation à devenir ce que j’appelle un media for good, qui stimule à la fois les intelligences collective et individuelle et qui répond à des règles éthiques et déontologiques fortes. Je reviens de Londres où j’ai rencontré les équipes du Guardian, elles sont en train de préparer le mass média du futur, global et personnalisé à la fois.

9782375090572 L’idée de ce MEDIA FOR GOOD m’est venu des cinq années que j’ai passées à l’Union européenne de Radiotélévision (EBU-Eurovision), où nous avons mené à partir de 2014 une réflexion prospective sur ce que devrait être le média de service public du futur avec les stratégistes de grands médias de service public européens comme la BBC, la RAI, France Télévisions, la Radio Suédoise (SR), ou encore les belges RTBF et VRT. J’ai également piloté une initiative industrielle européenne, la Big data initiative visant à préparer la transformation des broadcasters en data companies et à tirer pleinement parti des technologies de données et des potentialités de l’intelligence artificielle.

Nous avons tenté de répondre à quatre questions : comment créer la confiance entre le média et son utilisateur à l’heure du Big data et de l’IA ? comment améliorer la qualité, la pertinence, la créativité et l’impact des contenus grâce à ces technologies ? comment développer des algorithmes de recommandation et de personnalisation compatibles avec les valeurs européennes de service public que sont la qualité, la diversité des contenus, l’universalité, c’est-à-dire la capacité à toucher tous les publics et donc lutter contre la fragmentation de la société et éviter que notre audience s’enferme dans ses préférences, la transparence …? comment mesurer l’audience à l’heure de la multiplication des supports numériques ?

Le public du MEDIA FOR GOOD est le même que le public actuel. En revanche le business model doit évoluer. La publicité est aujourd’hui captée par les grandes plateformes américaines que sont les GAFA, l’enjeu est de recapter une partie de cette dernière en créant des alternatives technologiques grâce à la mise en place de plateformes de distribution communes, permettant de conserver la valeur économique en Europe mais aussi les données des utilisateurs. La coopération doit devenir la règle. Les médias du futur doivent développer des coopérations aussi bien pour la R&D, la distribution, que la production. C’est une mutation majeure face à un monde où chacun s’est développé trop longtemps dans son coin.

S’agit-il essentiellement de médias de service public ? Existe-t-il à votre connaissance une stratégie industrielle de l’Union pour les médias privés ?

Le média du futur que je dessine vaut aussi bien pour les médias de service public que les médias commerciaux même si chacun a sa spécificité. De nombreux groupes comme The Guardian, Schibsted, Planeta, Springer et bien d’autres en Europe se posent ce type de questionnements stratégiques. Il n’y a pas de stratégie industrielle européenne à proprement parler pour les médias en Europe ni pour le public, ni pour le privé pour l’instant du moins. L’Union européenne a en revanche encouragé de nombreuses initiatives dont le MediaRoad, projet pilote visant à accélérer l’innovation numérique et préfigurer ce que pourrait être un écosystème d’innovation européen public-privé pour les médias avec trois objectifs : définir une vision partagée des priorités stratégiques pour le secteur notamment en matière de Recherche et développement, accélérer le partage des innovations en connectant mieux les entreprises de média et les startups et développer une culture d’anticipation et d’innovation plus forte au sein du secteur.

Peut-on encore compter sur les médias pour jouer un rôle de chien de garde de la démocratie alors que la confiance dans les journalistes est au plus bas ?

La crise de confiance ne touche pas seulement les journalistes, elle touche toutes les formes d’autorité, qu’elle soit politique, intellectuelle, scientifique. Notre système de valeurs occidentales, qui s’est bâti sur la domination de l’Occident sur le monde et l’universalité de nos valeurs et de nos systèmes de représentations intellectuelles, a été profondément remis en question par le rééquilibrage, très rapide, de la mondialisation en défaveur de l’Occident, contribuant à une perte de repères de nos concitoyens.

A ceci, s’est ajoutée la première vague d’internet où l’idée du “tout se vaut”, du “tous journalistes” a pris forme, puis le développement des médias sociaux a fait émerger l’idée que la parole de n’importe qui pouvait valoir plus que celle d’une n’importe quelle autorité. La crise des “gilets jaunes” en France illustre un degré encore supérieur où plus aucune parole n’est audible. La perte de confiance dans les journalistes s’inscrit dans cette dynamique. Et désormais, comme on l’a vu récemment en France, ils sont pris à parti par la population. Dans certaines zones, ils sont associés à des conspirateurs au service d’intérêts privés. Ces développements sont très inquiétants.

Mon sentiment est qu’il faut développer une approche systémique pour recréer la confiance. Cela commence par l’éducation au média, le renforcement de l’apprentissage de l’esprit critique à l’école, la formation des journalistes tout au long de la vie… mais ce n’est qu’un début. Le journalisme reste une vigie indispensable et nos concitoyens en ont conscience, mais l’attachement à la démocratie faiblit, c’est très préoccupant, seule une prise de conscience collective peut changer la donne.

Vous êtes également l’inspirateur de "We Europeans", une initiative partie de l'association Civico Europa et dont la devise est "reprenons notre avenir en main". Pensez-vous que le salut de l'UE, mise à mal par les mouvements souverainistes et populistes, puisse passer par la société civile ? Comment ? Quel objectif s'est donné "We Europeans" et comment comptez-vous l'atteindre ?

Nos systèmes purement représentatifs fondés sur une élection tous les cinq ans ou un référendum souvent instrumentalisé ne sont plus totalement en phase avec les attentes de nos concitoyens. Le système représentatif est historiquement fondé sur une asymétrie de savoirs entre le représentant et le représenté. Or, avec le niveau d’éducation qui n’a cessé de s’améliorer et le numérique qui a démocratisé beaucoup de contenus et a horizontalisé les rapports sociaux, le surplomb de l’élu, du représentant n’a plus rien d’évident, ce qui rend la légitimité politique beaucoup moins évidente et oblige le politique à “s’horizontaliser”.

Je crois profondément à la démocratie représentative et à la nécessité de représentants ayant les moyens de prendre leur temps pour penser l’avenir et peser le pour et le contre. En même temps, je comprends nos concitoyens qui veulent être associés et peser de manière continue sur des choix politiques qui ont un impact sur leurs vies et leurs destins. Une réponse me semble être de compléter la démocratie représentative par une infrastructure de démocratie délibérative et participative continue. Dans ce contexte, la société civile a un rôle majeur, elle doit être à l’initiative et agir, non pas contre les représentants, mais en bonne intelligence avec eux.

Avec le projet "We Europeans" développé avec le civic tech Make.org, l’ambition de Civico Europa est de profiter de la dynamique des élections européennes pour tester une infrastructure transnationale et multilingue de consultation des citoyens européens, leur permettant de faire émerger des propositions d’intérêt européen rassemblant une majorité de citoyens et passant outre les silos nationaux. Nous visons à toucher via les réseaux sociaux plus de 100 millions d’Européens dans 27 Etats-membres et à mobiliser une dizaine de millions de contributeurs engagés. Cette consultation permettra de dégager dix propositions positives donnant lieu à un consensus fort.

Elles seront révélées lors du Congrès des Européens que nous organisons au Parlement européen le 22 mars prochain, à quelques jours de la date initiale du Brexit, et nous l’espérons, reprises dans le programme de la future Commission européenne. Civico Europa a prouvé sa capacité à influer comme l’a montré la reprise de nombreuses idées du rapport citoyen "La voie européenne pour un futur meilleur”. Notre partenariat avec Make.org nous donne une capacité de consultation numérique remarquable. Maintenant nous finalisons le financement et tout soutien sur ce plan est bienvenu. Si nous réussissons, ce sera une première mondiale !

A l'heure où le projet européen est contesté et les partis qui s'opposent à "une Union sans cesse plus profonde" sont au pouvoir ou s'en rapprochent, qu'est-ce que cela veut dire être européen ou pro-européen ?

Le projet européen est contesté, oui mais lequel ? L’idée que nous sommes plus forts ensemble ne l’est pas. Les eurobaromètres n’ont jamais été si positifs depuis 1983 et l’attachement à l’Union si élevée. Depuis l’annonce du Brexit, plus aucun Etat ne menace plus de quitter l’Union. Face à la montée de la menace russe et l’éloignement américain, les Européens sont conscients de la nécessité d’une défense et d’une politique étrangère commune, de valeurs environnementales partagées. Ils sont très attachés à Erasmus, à l’euro…ce qui est en cause, et c’est presque plus préoccupant, c’est l’affaiblissement de l’attachement à la démocratie libérale, basée sur la capacité de concilier le pouvoir du peuple et un haut niveau de protection des droits fondamentaux et des minorités et fondée sur un système complexe de pouvoirs et contre-pouvoirs limitant les décisions excessives et l’arbitraire.

Ce qui est en cause, c’est l’esprit de Lumières et l’idée même de progrès. Nous entrons dans une période de réaction comme l’Europe en a déjà connu dans son histoire, où la dynamique réactionnaire est à l’œuvre, mais je ne suis pas convaincu qu’elle soit majoritaire, elle est seulement mieux organisée, plus visible et mieux financée, souvent par des puissances étrangères. Ce courant a également développé une extraordinaire capacité de désinformation. A ceux qui sont contre la réaction, et dont je fais partie, de mieux s’organiser, c’est pourquoi nous avons créé Civico Europa qui mobilise des citoyens de toute l’Union et de toute sensibilité, je vous invite à lire notre dernier appel collectif publié dans une vingtaine de grands journaux européens et que vous avez repris sur VoxEurop, et qui trace la voie d’une relance citoyenne et démocratique du projet européen.

Fondateur du cercle de réflexion EuropaNova, président du mouvement citoyen Civico Europa et ancien dirigeant de ancien dirigeant de l’Union européenne de Radiotélévision (EBU), Guillaume Klossa s’est vu confier récemment par la Commission européenne une mission sur les nouvelles technologies avec un focus sur les médias en Europe.