Le PiS a remporté haut la main les élections législatives. Avec 44 % des suffrages et 235 députés sur 460, il pourra à nouveau gouverner seul. Certes, il passe à deux doigts de la majorité au sénat (49 sur 100 parlementaires), mais la chambre haute ne peut que ralentir les travaux du gouvernement, pas les bloquer.

Le parti de Jarosław Kaczyński a devancé la "Coalition citoyenne" des deux principales forces d’opposition (les libéraux conservateurs de la Plateforme civique et les libéraux de "Moderne") de 17 points. La "Gauche" fait son retour au parlement, sous forme de coalition entre les ex-communistes du SLD, "Printemps" du militant gay progressiste Robert Biedroń et la formation de gauche radicale "Ensemble".

La Coalition polonaise, très exotique, a permis au Parti populaire polonais (défendant les intérêts de l’électorat rural) et au rockeur populiste Kukiz au programme fluctuant de se maintenir au Sejm. Une nouvelle force politique ferme la marche avec 7 % des bulletins : les nationaux-libéraux de la Confédération Liberté et Indépendance (Konfederacja). Elle regroupe les ultralibéraux de Janusz Korwin-Mikke, le Mouvement national de Robert Winnicki et Krzysztof Bosak ainsi que les traditionalistes chrétiens emmenés par Grzegorz Braun.

“Le seul parti de droite”

Konfederacja a tout d’une coalition de la droite radicale. D’ailleurs, des délégués de l’Alternative für Deutschland (AfD, extrême droite allemande) étaient présents dans leurs quartiers lors de l’annonce des résultats. Son programme contient des des éléments souverainistes : sortie de l’UE, limitation de l’immigration. Mais en même temps, elle est très libérale – voire néo-libérale – sur le plan économique. Elle prône notamment la suppression de l’impôt sur le revenu.     

Ce qui peut surprendre, c’est que cette liste a cartonné chez les jeunes, alors que les 18-29 ans votent en général pour les libéraux progressistes et la gauche ailleurs en Europe. Une tendance d’autant plus paradoxale que le dirigeant de Konfederacja, Janusz Korwin-Mikke, a 76 ans. Mais un sondage sortie des urnes d’Ipsos montre des résultats sans équivoque : 20 % des jeunes de moins de 30 ans ont voté pour la droite radicale, alors qu’à peine 1 % des plus de 60 ans lui ont fait confiance.

"C’est parce que c’est le seul parti de droite", m’explique Grzegorz, 33 ans. Cet moniteur de fitness diplômé en histoire ajoute que "le PiS dit qu’il défend les intérêts de la Pologne à Bruxelles, mais il n’en est rien. Et il recule devant Washington qui exige que le gouvernement polonais paie des compensations financières aux Juifs".

"Kaczyński libère la place à droite en virant vers le centre et nous en profitons", constate de son côté Krzysztof Bosak, 35 ans, fraîchement élu à la Diète (chambre basse). Il avoue que la situation est nouvelle : "En 2014-2015, le mouvement de Kaczyński menait campagne en annonçant une politique de fermeté en matière d’immigration, mais ils n’a rien fait en pratique." Avant de conclure : "Les médias occidentaux aiment dépeindre le PiS comme un parti d’extrême-droite, mais c’est une droite en carton".

"Ils ont un vrai programme"

Marcin Iwanowski, 34 ans, candidat malheureux de la Confédération à la députation, précise que “l’on observer une polarisation des jeunes. Ils sont nombreux à avoir voté pour nous, mais aussi pour la gauche. Les autres partis, c’est du vent".

Pourquoi la droite radicale convainc davantage les jeunes que les personnes âgées ? Selon nos interlocuteurs, les électeurs de plus de 50 ans ont des schémas prédéfinis. Pour eux, il n’y a que le PiS et PO [Plateforme civique, libéraux], qui dominent la scène politique depuis 2005. "Les séniors n’analysent rien en profondeur et ils votent pour le parti qui est en apparence de droite", explique Marcin Iwanowski. "Les jeunes sortent des chemins battus. Ils n’ont pas peur du changement", renchérit Dominik, électeur de Konfederacja de 26 ans. "On se bat contre l’establishment. Depuis la chute du communisme, ce sont les mêmes élites politiques qui sont au pouvoir."

"Les jeunes votent pour Konfederacja car c’est un parti qui présente un programme concret", insiste Grzegorz. "On en a marre du PiS et de la PO qui s’insultent sans cesse au lieu de débattre du fond", s’agace pour sa part Marcin Iwanowski. "Les jeunes s’opposent au politiquement correct. C’est eux qui participent aux différentes marches patriotiques, notamment celle de l’indépendance. Nous sommes une start-up politique et ça plaît à la jeunesse", se félicite de son côté Krzysztof Bosak.

Les jeunes parlent aux jeunes sur Internet

Il convient de souligner que, malgré l’âge avancé de Korwin-Mikke, la plupart des candidats de la Confédération, comme Krzysztof Bosak et Marcin Iwanowski, sont trentenaires. Et ces jeunes maîtrisent les nouvelles technologies. "Konfederacja a su se servir de la communication directe qu’offre internet", affirme Grzegorz. Facebook, twitter, forums et sites d’information alternatifs : les nationaux-libéraux se sentent dans leur élément sur ces plates-formes. "Des sites comme wrealu24.pl présentent la réalité telle qu’elle est", explique un de nos interlocuteurs.

Au contraire, "la télévision publique a mené une campagne violente contre la Confédération mais ça n’a fait que nous aider", constate Grzegorz. Marcin Iwanowski n’en revient pas : "TVP1 [première chaîne de la télévision publique] nous a accusé d’être des agents du Kremlin". Le constat des militants et électeurs interrogés séparément est le même : les personnes âgés s’abreuvent des infox de la télévision publique et ne vont pas sur Internet. Elles ne sont donc pas consciente du fait qu’elles ne votent pas pour "la vraie droite".

Quels éléments du programme ont le plus attiré les jeunes ?

Selon certains, c’est l’économie. "On a des propositions concrètes pour réduire les cotisations retraites par exemple", estime Marcin. "Les pseudos-libéraux de PO ont été aux commandes de 2007 à 2015. Mais ils n’ont réduit ni les impôts, ni la bureaucratie", ajoute Dominik. "Toute l’hypocrisie de la Plateforme civique s’exprime dans le fait qu’elle n’a pas modernisé le pays, malgré ses slogans", rajoute Bosak. "Le PiS s’oppose quant à lui carrément au développement économique."

D’autres sont plus nuancés. Ainsi, Grzegorz reconnaît que "les jeunes ne s’intéressent pas à l’économie. Les promesses électorales de Konfederacja auraient coûté 300 milliards de zlotys [69 milliards d’euros]. J’avoue qu’elles ne sont pas très réalistes."

L’attachement aux valeurs alors ? Pour Dominik, c’est clairement l’argument dominant. "Braun est le seul homme politique qui respecte les préceptes de l’Eglise sur les questions de société. Le PiS n’a pas interdit l’avortement." En effet, bien que les conditions de l’IVG soient très restrictives en Pologne, Droit et Justice n’a pas voulu revenir sur le droit à l’interruption volontaire de grossesse en cas de malformation du fœtus.

Même son de cloche du côté de Grzegorz : "Le PiS n’a pas tenu ses promesses au niveau des questions de société. Braun est un vrai défenseur de la chrétienté." "Les jeunes sont attachés aux valeurs", confirme Krzysztof Bosak. "Les homosexuels promeuvent leurs valeurs avec leurs marches amorales et les politiques du PiS ne s’y opposent pas. On est là pour défendre le modèle de famille traditionnel". Toutefois, Grzegorz ne veut pas qu’on caricature son mouvement : "Nous ne sommes pas homophobes. J’ai des amis gays".

Les valeurs chrétiennes riment souvent avec fierté nationale. "Aucune note patriotique dans la campagne du PiS", déplore le coach de fitness. Il se dit nationaliste tout en précisant : "Le nationalisme polonais n’a jamais été chauvin. Nous n’avons jamais assassiné des étrangers. Nous respectons les autres nations." La Confédération ne peut pas être qualifiée de raciste selon lui. "On a un Noir dans nos rangs, il est même handicapé. Il s’appelle Bawer Aondo-Akaa. Donc les stéréotypes sur notre manque de tolérance sont injustifiés". Il admet pour autant que "C’est vrai qu’un Juif aurait la vie dure dans notre mouvement". Marcin a une approche à peine plus pragmatique sur la question des étrangers : "Les immigrés, c’est avant tout un danger potentiel pour l’ordre public".

Le nationalisme va-t-il de pair avec l’opposition à l’UE ? Oui, répond Marcin, quelque peu confus quant aux chiffres : "L’UE nous a coûté davantage qu’elle ne nous a rapporté." Grzegorz n’est pas d’accord : "Je suis pour l’UE, mais dans sa conception chrétienne d’origine, celle de Schuman et Adenauer et non celle de Spinelli."

Fabian, interprète de conférence ayant voté pour la droite radicale présente à son tour son point de vue : "L’Union crée de la bureaucratie inutile. La coopération internationale est vitale mais on n’a pas besoin de Bruxelles pour se mettre d’accord entre Européens". S’inquiète-t-il d’une baisse du nombre de missions si l’UE vole en éclat ? Nullement, le budget consacré par les organismes publics et privés aux services de traduction et d’interpétariat sera tout simplement réparti différemment, mais le besoin persistera, estime-t-il

Konfederacja et les femmes

Le modèle traditionnel suppose-t-il une répartition des rôles entre les sexes inéquitable voire carrément misogyne ? En tout cas, les femmes ont été deux fois moins nombreuses que les hommes à voter pour Konfederacja. "Mon épouse de 27 ans a voté pour la Confédération. Mais j’avoue que les femmes votent souvent sous l’influence de leur mari en Pologne, elles ne s’intéressent pas trop à la politique", explique Grzegorz.

D’ailleurs, Korwin-Mikke a eu des sorties très controversées à propos des femmes. Il a notamment déclaré qu’elles étaient moins intelligentes que les hommes et a banalisé le viol. "Les propos de Korwin suivent un raisonnement très logique, même si je ne le partage pas. Sortis du contexte, ils font penser à un personnage qui ne respecte pas les femmes", tempère Marcin.

"Cet homme suscite des émotions extrêmes. Mais je n’ai pas voté pour lui, j’ai voté pour les nationaux", prend ses distances Grzegorz. D’autres sympathisants du Mouvement national soulignent qu’une femme, Anna Bryłka, a été tête de liste. "Je ne suis pas d’accord avec Korwin. Nous étions bien candidats sur la même liste mais je condamne ses idées sur les femmes", nous précise cette juriste de 29 ans, en nous expliquant que les nationaux ont d’autres valeurs que les ultralibéraux.

"Peu de représentantes de mon sexe ont voté pour nous car les stéréotypes font croire que nous sommes le parti des crânes rasés", poursuit-elle. Or, il s’adresse à l’intelligentsia. Elle avoue que les candidates étaient peu nombreuses, mais c’est parce que les femmes ont d’autres centres d’intérêt. De plus, les magazines féminins sont traditionnellement de gauche.

La jeune femme soutient qu’elle défend un modèle familial équilibré. "Les femmes ont bien évidemment le droit de travailler. Mais souvent, c’est plus une contrainte, car le mari ne gagne pas assez d’argent. Dans un scénario idéal, la famille passe avant et la femme devrait pouvoir s’occuper des enfants". Donc elle abandonnera sa carrière politique quand elle en aura ? "Non", sourit-elle, consciente du paradoxe.