Dans l’un de ses derniers rapports,Le pouvoir du passé – comment la nostalgie forge l’opinion publique des Européens, la Bertelsmann Stiftung a analysé le paysage électoral européen à travers le prisme de la nostalgie.

D’après le rapport, la nostalgie est loin d’être un sentiment qui ne concerne que les individus : c’est aussi un outil politique.

Les chercheurs avancent que les dirigeants aussi bien d’extrême droite que d’extrême gauche, tels que Donald Trump, Jeremy Corbyn, Sarah Wagenknecht et Bernie Sanders, "jouent sur le sentiment de nostalgie" pour élargir leurs bases électorales.

Ainsi, l’étude tente de répondre aux questions suivantes :

  • Qui est nostalgique en Europe ?

  • Où se trouvent les personnes nostalgiques sur l’échiquier politique ?

  • Quelles options politiques sont soutenues par les électeurs nostalgiques ?

Les résultats du rapport sont basés sur une enquête représentative menée en juillet 2018. Les bases de données contiennent des informations sur lUE des28 dans son ensemble, ainsi que sur ses 5 pays les plus peuplés : la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne et l’Espagne. En tout, 10 665 citoyens de l’Union européenne ont participé à l’enquête.

Comment les chercheurs ont-ils mesuré le "niveau de nostalgie" chez les personnes interrogées ?

Quatre réactions possibles à l’affirmation "le monde était bien meilleur avant" étaient proposées aux personnes interviewées : "tout à fait d’accord", "d’accord", "pas d’accord" et "pas du tout d’accord". Les personnes choisissant l’une des deux premières options étaient considérées comme "nostalgiques" et inversement.

Résultats

Alors que les résultats en France, en Allemagne et en Espagne révèlent des proportions similaires (65, 61 et 64 % de nostalgiques), l’Italie apparaît comme le pays le plus nostalgique. A contrario, la Pologne apparaît comme étant le pays le plus tourné vers l’avenir.

Concernant la répartition des personnes nostalgiques et non nostalgiques par tranche d’âge, les données montrent que la nostalgie augmente avec l’âge jusqu’à un seuil déterminé, à savoir la catégorie des 36-45 ans. Une fois cet âge dépassé, il semble y avoir peu de différences entre les plus jeunes et les plus âgés.

Fait important, l’Italie se distingue comme étant le pays avec le plus de personnes nostalgiques âgées de 16 à 25 ans.

L’analyse présente aussi les électeurs nostalgiques en fonction de leur groupe socio-économique.

Les données empiriques révèlent que, dans l’Union européenne, "les hommes, les personnes sans emploi et les personnes se considérant comme faisant partie de la classe ouvrière, soucieuses de leur situation professionnelle ou économique sont surreprésentés" parmi les nostalgiques. Fait intéressant, la variable "habiter en zone rurale" ne joue pas de rôle crucial.

Où se situent les personnes nostalgiques sur la scène politique par rapport aux non nostalgiques? De manière générale, les nostalgiques votent plutôt à droite. Les données par pays démontrent que les différences au niveau de l’auto-placement idéologique sont plus prononcées parmi les répondants français et allemands.

Le rapport donne ensuite un aperçu des priorités politiques des deux groupes sur les questions de l’immigration et de l’intégration européenne, les deux sujets les plus controversés en Europe.

Les chercheurs ont demandé aux personnes interrogées si elles étaient d’accord avec les énoncés suivants :

  • les immigrés prennent les emplois de la population locale

  • les immigrés récents refusent de s’intégrer dans la société

  • l’immigration est favorable à l’économie

  • les immigrés enrichissent la vie culturelle du pays

Les recherches ont démontré que "ceux qui trouvent que le monde était bien meilleur avant sont davantage susceptibles d’avoir une opinion négative sur l’immigration".

Toutefois, lorsqu’il s’agit de l’évaluation des opinions politiques sur l’Union européenne, celles des électeurs nostalgiques et non nostalgiques semblent être moins divergentes que l’on ne pouvait s’y attendre. Néanmoins, force est de constater que les points de vue sont différents lorsque la question de "quitter l’UE" est posée : la part des partisans du prolongement de l’appartenance est nettement moins importante parmi les nostalgiques (67 % contre 82 % pour les non nostalgiques).

Quelques leçons que peuvent en tirer les grands partis

Les chercheurs remarquent que "le paradoxe du succès de la rhétorique nostalgique, c’est que la focalisation sur le passé implique une revendication de rupture radicale avec le présent".

Cependant, au lieu de "renier le succès d'une rhétorique de la nostalgie», les «partis traditionnels" devraient "s'attaquer aux angoisses sous-jacentes des électeurs nostalgiques", car les "émotions" continueront à "nourrir leur compréhension de la société".

Laissant pour une fois de côté les "solutions technocratiques", le rapport en appelle "aux politiques à développer une rhétorique tenant compte du passé, mais aussi gardant bon espoir pour l'avenir".