Les puritains et les moralistes dépeignent parfois le consumérisme, la culture du bonus, la société de l'acquisition et la philosophie qui consiste à profiter aujourd'hui et payer demain, comme de la “cupidité”. Mais comme tous les autres pêchés, tous les autres vices, ces derniers sont désormais considérés à travers le prisme de l'ordre moral dévoyé du capitalisme. Bien des défauts humains ont été élevés au statut de vertu économique. La convoitise est aujourd'hui ambition, l'envie resurgit maquillée en vigoureux esprit de compétition, la gourmandise n'est qu'un désir naturel d'avoir plus et la luxure l'expression nécessaire de notre réalité humaine la plus profonde. De nos jours, il ne faut plus résister à la tentation : il est de notre devoir d'y céder au nom de ce but sacré entre tous, la “confiance des consommateurs”.

Quand ce qui était vu, à une époque plus primitive, comme des attributs négatifs devient vertu d'un coup de baguette magique, on peut facilement se convaincre qu'en fait, il s'agit là des éléments de la nature humaine. Cela nous autorise, pour ainsi dire, à faire preuve d'intempérance, de complaisance et de cupidité. La moralité de la croissance et de l'expansion économique a envahi la psyché, sanctuaire intérieur où l'on se débat avec ce qui fait de nous un être humain digne de ce nom. Et cette moralité est aujourd'hui présentée comme l'incarnation même de notre humanité. Le succès de la société industrielle dépend de cette triste vision de la “réalité”. “On ne peut changer la nature humaine”, tel est le premier article de la profession de foi du capitalisme, aveu un rien affligé de ce que l'homme est “essentiellement” égoïste, qu'en fait, il est irrémédiablement “déchu”.

Le triomphe de la nature humaine

Si le premier article du capitalisme concerne l'inaltérabilité de la nature humaine, le deuxième se traduit par la restructuration, la domination et le pillage incessants du reste du monde. La Nature elle-même s'est avérée d'une flexibilité infinie, capable d'être utilisée et façonnée selon tous les buts que se fixait “l'humanité”. Des continents entiers ont été subjugués, des forêts abattues, des cours d'eau détournés, la terre éviscérée, les mers vidées de leurs poissons. Seule subsiste la nature humaine, triomphante, invincible.

C'est la conviction que le monde ne demande qu'à être exploité mais que la nature humaine reste imperméable au changement qui a directement provoqué des crises mondiales multiples : le changement climatique, l'aggravation des inégalités, et un phénomène moins remarqué mais peut-être plus significatif encore, ce désir insidieux, morbide et voué à l'échec d'obtenir l'inaccessible. On sait désormais que les perturbations de la biosphère, notre addiction au progrès et les effets accumulés de l'activité humaine ont abouti au réchauffement de la planète. Mais nous peinons évidemment beaucoup plus à admettre que notre nature humaine inamovible joue un rôle dans cette hypochondrie.

Renverser notre vision holistique du monde

Il est impossible de modifier cette équation de façon sélective puisqu'elle correspond en partie à une vision holistique du monde. Pour répondre aux menaces de la mondialisation, il est nécessaire d'inverser cette idéologie. Il nous faut l'exact opposé de ce fatalisme cynique et tenu pour acquis à propos de la nature humaine, car cette attitude est à l'origine de notre immobilisme et du sentiment d'impuissance qui nous empêchent de réagir avec efficacité à la crise actuelle.

Il est plus qu'urgent de nous attaquer à cette fiction sur la nature humaine, perçue comme le seul point immuable dans le bouillonnement perpétuel de la fièvre du changement et de la croissance. La nature humaine n'a rien à voir avec le portrait qu'en ont brossé les prophètes de l'autojustification de l'idéologie économique. C'est une chose que de contraindre les gens à adopter un comportement particulier, c'en est une autre que de prétendre que le résultat de ce comportement correspond à la nature humaine.

S'attaquer aux raisons du pillage de la planète

Si aucun espace public n'est prévu pour d'autres attributs de l'humanité, cette triste perception finira par étouffer notre capacité à la générosité, à l'altruisme, au sacrifice et à la bonté. Nous savons que ces choses existent : mais elles sont rejetées, hôtes à jamais exclus du sombre banquet économique, à l'exception des miettes philanthropiques des restes. Impitoyable, égocentrique, individualiste – si ces traits de caractère sont récompensés, qui ne cherchera pas à les cultiver, condamnant les vertus humaines à n'être pratiquées qu'en douce, dans l'alcôve de la vie privée où elles ont été refoulées afin de ne pas venir gâcher le jeu économique.

Peut-être existe-t-il pour les riches d'autres moyens d'accéder à la prospérité et pour les pauvres d'autres issues à la misère que ceux que nous connaissons. Mais ils sont bloqués par la conviction inébranlable que les disciplines de l'économie de marché – cette alliance entre la capacité à détruire la nature et l'inviolabilité de notre nature humaine – restent la seule voie qui mène à l'accomplissement de nos rêves les plus puissants tout en évitant que se réalisent nos pires cauchemars.

Il est désormais généralement admis que le pillage de la nature doit cesser. Mais tant que nous ne nous attaquerons pas à la source de ces prédations, nos chances de survie continueront de se réduire de jour en jour. Des questions radicales se posent, en particulier celle de savoir pourquoi il est devenu si difficile de faire la distinction entre la nature de l'industrialisme et l'industrialisation de notre propre nature ?