Il fut un temps – et pas des meilleurs – où le monde entier tremblait quand l'Allemagne parlait. Aujourd'hui, c'est à peine si on la remarque. Si, par exemple, je m'étais contenté de regarder les journaux et les médias américains ces dernières semaines, je ne saurai peut-être même pas que la première puissance européenne a voté le week-end dernier. Les frasques de Silvio Berlusconi ont droit d'antenne mais pas la politique sérieuse. L'Europe n'est ni assez dangereuse pour attirer l'attention sur elle, ni suffisamment puissante ou dynamique pour être incontournable, comme la Chine. L'Europe est gentille, ennuyeuse et déconnectée de la scène internationale.

A bien des égards, c'est un grand progrès. La dernière fois que l'Europe a traversé une aussi grave crise économique et financière avec une telle hausse du chômage, l'Allemagne n'avait pas choisi de se la jouer gentille et ennuyeuse. Cette fois-ci, les extrêmes n'ont pas triomphé. Les discours rejetant la faute sur les étrangers n'ont pas séduit les foules. Angela Merkel a confirmé qu'elle faisait partie des dirigeants politiques européens les plus brillants de sa génération. Le plus remarquable chez elle étant peut-être son ambition, pour le moins géniale, de ne paraître en rien remarquable : directe, sans prétention, pragmatique.

Au sein d'une coalition avec les libéraux du FDP, elle sera en mesure de procéder à certaines baisses d'impôts, d'augmenter la durée de vie des centrales nucléaires et peut-être de libéraliser un peu le marché du travail. Les libéraux ne devraient toutefois pas trop se faire d'illusions, ni les sociaux-démocrates trop de mauvais sang. Merkel II ne sera pas si différent de Merkel I. La chancelière a remporté ces élections en jouant au centre, et elle restera au centre. De toute manière, le système de contre-pouvoir allemand empêche tout changement politique radical.

Avec Merkel à la chancellerie et, selon toute probabilité, Guido Westerwelle au ministère des Affaires étrangères, la politique extérieure allemande ne devrait guère changer non plus. L'Allemagne sera toujours le premier partenaire européen de la Russie. Berlin s'efforcera d'avoir de bonnes relations avec Washington tout en continuant de protéger ses soldats en Afghanistan et de faire autant d'affaires que la décence le permettra avec l'Iran.

Une pendule à coucou

Les détails seront réglés au cours d'un mois de négociation avant la mise en place de la coalition. "Lorsque les dirigeants du monde entier se rendront à Berlin le 9 novembre prochain, je préfèrerais les accueillir en tant que chef d'un nouveau gouvernement", a déclaré Merkel. Le 9 novembre 1989, la chute du mur de Berlin. Et tout d'un coup, vous reviennent à l'esprit tous les espoirs et toutes les craintes de cette année-là. L'Allemagne au cœur d'une Europe unie, un modèle pour le reste du monde. Ou, dans l'imagination bouillonnante des conservateurs britanniques et polonais, un Quatrième Reich, un nouvel Empire allemand. A la place qu'est-ce qu'on a ? Une pendule à coucou ! [comme disait Orson Welles Le Troisième homme en se gaussant de ce qu'avait accompli la civilisation suisse en 2 000 ans d'histoire]. L'Allemagne réduite à l'état de Grande Suisse.

Et ce n'est pas uniquement vrai pour l'Allemagne. Les pays européens forment aujourd'hui une sorte de Grande Suisse dans laquelle coexistent des petits et des grands cantons, chacun défendant fièrement ses traditions et son autonomie. Il y a le canton Slovénie et le canton France, le canton Grande-Bretagne et le canton Luxembourg. Certains sont plus importants que d'autres, mais aucun d'entre eux n'a autant de pouvoir qu'avant ou, notamment pour la France et de la Grande-Bretagne, que ce qu'il croit. Cette Grande Suisse offre un niveau élevé de sécurité, de prospérité, de liberté et de protection sociale à la plupart de ses citoyens (mais pas à tous) et à certains de ses résidents (mais pas à la majorité). Pour ses citoyens, c'est l'un des meilleurs endroits au monde pour vivre.

Tous les regards tournés par l'Irlande

Il existe beaucoup d'arguments en faveur de cette Grande Suisse. Mais nous devons nous interroger : sommes-nous heureux, en tant qu'Européens, d'en faire partie ? Est-ce bien là ce que nous souhaitons être en ce XXIe siècle ? En leur for intérieur, je soupçonne beaucoup d'Européens de pencher pour le oui. Le problème, c'est qu'à long terme, en choisissant de n'être qu'une Grande Suisse, nous allons progressivement perdre toutes les conditions qui nous permettent actuellement d'être une Grande Suisse. Car l'intérêt d'avoir une politique étrangère commune ne repose pas sur la puissance qu'elle confère, mais sur la possibilité qu'elle offre de protéger et de mettre en avant les intérêts que partagent de plus en plus les pays européens et qui, dans ce monde de géants non européens, sont menacés.

La décision de l'Allemagne compte. Celle de la Grande-Bretagne aussi – même si elle choisira probablement la mauvaise voie sous l'impulsion des conservateurs. Cette semaine toutefois, c'est vers l'Irlande que tous les regards se tournent. Car le 2 octobre, les Irlandais sont invités à se prononcer encore une fois sur le traité de Lisbonne. Pour mieux faire entendre la voix de l'Europe dans le monde, nous avons besoin d'un vote favorable des Irlandais. Démocratiquement, il y a quelque chose de problématique dans le fait de ne pas accepter le non obtenu au premier référendum. Mais il y a aussi quelque chose de problématique dans le fait que les journaux britanniques appartenant à Rupert Murdoch jouent un tel rôle dans le débat irlandais. Les Irlandais doivent prendre leur propre décision. Ils le feront pour les raisons qu'ils estiment être les bonnes. Enfin, ils ne doivent pas faire l'objet de menaces détaillant les terribles conséquences que pourrait avoir un "mauvais" choix. Mais pour l'avenir de l'Europe, la décision des Irlandais pourrait avoir encore plus de poids que celle des Allemands.