"Les vaches, malheureusement, n’ont pas droit aux allocations de chômage…" Alessio Palestra, 32 ans, est éleveur à Belgioioso, près de Pavie. Comme tous les éleveurs, il utilise des mots gentils pour ses bêtes. "Les vaches sortent de l’étable surtout en été. Cette année, elles ont été le double à quitter l'étable". Mais ce n'est pas pour aller au pâturage que les vaches sortent. Elles vont à l’abattoir. Jusqu’à l’an passé, on les exploitait le plus longtemps possible. Six ou sept mises à bas en sept ou huit ans de vie. "Maintenant que le lait ne rapporte plus rien, on anticipe. Si la vache n’est pas en forme, on la fait sortir de l’étable. Comme ça, il y a moins d’animaux aux mangeoires et on fait des économies. Et surtout, ça fait rentrer un peu d’argent et ça permet de finir le mois. C’est désespérant de devoir envoyer les bêtes à l’abattoir avant qu’elles aient fait leur temps. Mais aujourd’hui c'est aussi désespérant d'être éleveur".

Le Conseil européen de l'agriculture s'est réuni le 19 octobre à Luxembourg [et a décidé de débloquer 280 millions d'euros pour le secteur laitier]. Et des milliers d'agriculteurs s'y sont rendus pour protester. Alessio Palestra, agronome, a repris l’exploitation de son oncle en 2004. A l'époque, le lait lui était payé 33,83 centimes d’euros le litre, l’année suivante 33,76. L’an dernier, il est monté à 39,48 centimes. "Ces derniers jours, je ne touche que 29 centimes au litre et j’y perd. J’ai un contrat avec une usine qui au début de cette année me payait 32 centimes. Puis, ils m'ont écrit pour me dire que mes concurrents offraient un prix inférieur au nôtre. Pour ne pas fermer, nous avons du revoir nos tarifs. C'est ce qu'on appelle un changement unilatéral dans le contrat. 'Si cela ne vous convient pas, vous pouvez mettre fin à nos accords et vendre votre lait à qui bon vous semble', m'ont-ils écrit. Pour d’autres éleveurs, ça a été encore pire. Ceux qui produisent du parmesan et du gorgonzola pour les grandes fromageries touchent entre 27 et 28 centimes au litre. Mais le coût de revient d'un litre de lait pour une vache est de 30 centimes, rien que pour son alimentation".

Certains éleveurs délocalisent leur exploitation en Roumanie

Alessio Palestra est aussi président de la section locale des producteurs de lait qui adhèrent à l'Union des agriculteurs et il sait chiffrer le problème : "d’après nos calculs, l’éleveur qui a 60 vaches à lait perd 4 000 euros par mois. Celui qui en a 200 en perd 15 000. Il y a des exploitations à l’agonie, ce sont celles qui doivent louer des terres. J’ai des collègues qui sont au bout du rouleau. Pour payer le fourrage et le 'concentré' – un mélange à base protéique, avec de l’avoine, du tournesol et du soja -, et payer les loyers, ils puisent dans les économies familiales. Si la situation ne change pas très vite, ils seront obligés de mettre la clef sous la porte. L’enthousiasme pour ce métier n’est qu’un lointain souvenir. Mon trayeur se lève en pleine nuit, à 1h30, puis il revient pour la traite de 13h30. Moi je suis debout à 5h30 et je travaille jusqu’au soir. Il arrive que, pendant qu’on est à table une vache accouche; on doit alors intervenir très vite. Il faut se lever la nuit pour un petit veau malade. Tout ça pour y perdre de l’argent".

Se lancer dans l'élevage coûte une fortune. "Dans notre région, dit Ettore Prandini, propriétaire du domaine de Morenica à Lonato, près de Brescia (700 têtes de bétail, dont 300 productrices de lait), si je veux acquérir 220 têtes de manière à en avoir par roulement 100 bonnes pour la traite, ça me coûte 250 000 euros. Il me faut aussi une étable et une salle de traite, qui, avec les équipements, reviennent à 1 million d’euros. Et n’oublions pas le plus cher, la terre : ici, un hectare coûte 120 000 euros. Pour 220 têtes, il faut 66 hectares, soit 7 920 000 euros au total. Ceux qui sont en location risquent d’y laisser leur chemise. Si les prix du lait ne change pas, d’ici un an au moins 15% des étables seront abandonnées. Certains ont déjà "délocalisé" leur exploitation et sont allés produire en Roumanie, en Bulgarie, en Estonie".

Jouer la carte des labels

Ettore Prandini est président de la Coldiretti, le syndicat des agriculteurs, de Brescia : "L´autre jour, notre association est parvenue à un accord avec les industriels locaux, qui nous paieront le lait 31 centimes le litre. Le juste prix devrait se situer autour de 36 – 37 centimes, mais cet accord est une première lueur d’espoir". "De 2007 jusqu’à la mi-2009, on a constaté une diminution sensible des coûts, de 12 à 13%, ajoute-t-il. Mais le prix du lait est passé de 42 à 28 centimes. Les consommateurs, toutefois, ne s'en sont pas rendus compte : à l'étalage, le litre de lait continue de coûter entre 1,30 et 1,55 euro. En 2007, le fromage "grana padano" était vendu 6,40 euros le kilo aux producteurs. Aujourd'hui, il leur coûte 1 euro de moins. Mais dans la grande distribution, le "grana padano" coûte toujours 11 euros le kilo, comme en 2007".

Une carte à jouer, selon les producteurs, serait celle de la labellisation. "Nous ne voulons pas fermer les frontières", affirme Prandini : "nous voulons qu'au supermarché le consommateur puisse choisir. Une guerre des prix nous mènerait à la défaite. Les "pulvérisateurs" européens, maintenant qu'il n'y a plus de subventions européennes pour transformer le lait en poudre, parviennent à se faire payer le lait à peine 20 centimes le litre. S'ils gagnent encore deux à trois centimes par litre, nous ne pouvons pas leur tenir tête. C'est le consommateur qui doit décider s'il choisit la qualité. Et il ne peut le faire que si un label indique où et comment le lait a été produit". Il y a quelques jours, à Pavie (Nord), les éleveurs ont formé un cortège. Derrière une vache frisonne, il y avait deux pancartes : "3,5 litres pour un café" disait l'une ; "17 litres pour un apéro" pour l'autre. Deux pancartes qui en disent plus sur la crise que n'importe quel discours.