Pour une génération de Tchèques et de Polonais, le concert qui aura lieu ce mardi [3 novembre] au théâtre Archa de Prague sera l’évènement phare de la saison. Cette soirée, intitulée Sons et échos de la solidarité, commémore les vingt ans d'un évènement musical qui s'est tenu pour la première fois à Wrocław en Pologne en 1989. A cette occasion, quelques légendes de l’underground polonais et tchèque des années 1980 se produiront sur scènes. Des chansons de Karel Kryl, interprétées en polonais, et du chanteur contestataire Jacek Kaczmarski, interprétées en tchèque, seront reprises.

Début novembre 1989, un festival de la culture tchèque et slovaque indépendante articulé autour d’un concert et d’une exposition d’artistes tchèques en marge de la scène officielle, se déroula à Wrocław. La semaine dernière, les Polonais ont commémoré avec faste cet évènement dans cette même ville. Et ce sont encore les Polonais qui sont à l’initiative du concert qui sera donné à Prague.

Depuis la dernière semaine d’octobre, il règne à Wrocław un véritable temps de Toussaint. Un ciel de plomb et des bancs de brumes dans les parcs, des tas de feuilles mortes, des quidams emmitouflés dans leurs manteaux d’hiver et un vent glacial qui souffle dans les ruelles moyenâgeuses autour de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste. Une atmosphère nettement plus chaleureuse règne au musée municipal de l’Arsenal. Plus de 200 personnes se tiennent dans la salle principale. Ils attendent un groupe d’artistes tchèques, dont les œuvres sont accrochées aux murs de briques rouges.

Un retour vingt ans en arrière

A première vue, cela ressemble à une rétrospective ordinaire d’œuvres d’artistes d’un même pays et exposées dans un pays étranger. Mais de nombreux visages trahissent une grande excitation et beaucoup d’émotions. Ces émotions remontent à l’époque où les rapports entre les libres penseurs tchèques et polonais ont atteint un sommet, comme jamais auparavant dans l’histoire moderne. En novembre 1989, des milliers de personnes se sont rendues en Pologne pour assister à la rencontre mythique de représentants tchèques en exil et d’artistes poursuivis dans leurs pays. Elle consacrait la longue collaboration des dissidents tchèques et polonais engagée dans le cadre de la Solidarité tchéco-polonaise.

Le festival devait également comprendre une exposition de jeunes artistes tchécoslovaques. Mais les autorités tchèques bloquèrent les œuvres à la frontière. C’est pourquoi, le vernissage de l’exposition qui se tient dans le musée municipal de Wrocław et qui s’intitule Zarekwirowano/Zabaveno [confisqué], est comme un retour vingt ans en arrière.

Des cadres vides et la mention "CONFISQUÉ"

"A cette époque, il y avait au club Zero, accrochés sur des murs de brique semblables, des cadres vides, portant seulement les noms des auteurs et l’inscription en majuscules suivante : CONFISQUÉ. Les œuvres des artistes tchèques se trouvaient dans des camions de la police, garés au bord de la route, à la frontière à Harrachov", se souvient le commissaire de l’actuelle exposition Igor Wójcik. "Chez nous, Solidarność venait de remporter une victoire écrasante lors des élections de l’été. C’est alors que l’idée est venue d’organiser le festival de Wrocław. Ce que les dirigeants communistes de votre pays ont bien sûr interprété comme un acte de provocation", ajoute-t-il.

Les gens étaient principalement attirés par un séminaire sur les droits de l’homme, et surtout par des concerts donnés au Théâtre Polski. Là, se produisirent des légendes exilées de la scène folk, comme Karel Kryl, Jaroslav Hutka, Vlastimil Třešňák, des groupes de rock tchécoslovaques. Des films de Miloš Forman, de Jiří Menzel, de Věra Chytilová ainsi qu’une production américaine adaptée du livre de Milan Kundera L’Insoutenable légèreté de l’être furent projetés. Des livres d’auteurs exilés étaient vendus dans les librairies d’occasion de l’université.

A l'époque, certains souhaitèrent prolonger leur séjour en Pologne de quelques jours, comme par exemple le commissaire de l’exposition David Němec. "Je suis rentré en République tchèque, en passant par Dresde. C’est là que nous nous sommes séparés avec [le musicien] Vlasta Třešňák. Il a continué son chemin vers l’ouest et moi vers le sud. Nous avons pensé que nous ne nous reverrions pas avant des années. C’était le jour où est tombé le mur de Berlin". Les tableaux des artistes tchèques ne sont arrivés à Wrocław qu’après le changement de régime en 1990. Selon Jiřího Fiedor, le commissaire de l’exposition actuelle, celle-ci n’est pas une pieuse et fidèle commémoration de la première exposition. La diversité des points de vue joue ici un rôle primordial. Une dimension qui incarne parfaitement l’esprit de l’exposition confisquée.