Maintenant, nous savons ce que vaut une “garantie en béton” de la part de David Cameron. En renonçant à sa promesse d'organiser un référendum sur “le traité européen, quel qu'il soit”, dont accoucheraient les négociations de Lisbonne, il ne fait assurément que confirmer la mise en garde émise en privé par William Hague [le ministre des Affaires étrangères de son cabinet fantôme], qui l'avait averti que l'Europe était sa “bombe à retardement”.

Chaque fois que les Européens ont eu la possibilité de voter sur ce bastion de pouvoirs et de privilèges dégagé de toutes responsabilités et favorable aux grandes entreprises, ils l'ont rejeté — ou, dans le cas de l'Irlande, on les a obligés à voter jusqu'à ce qu'ils donnent la bonne réponse. Une fois de plus, fidèles à une tradition vieille de plusieurs décennies, les élites européennes ont fait fi de leur opinion publique et imposé l'ordre qu'elles souhaitaient.

Lisbonne étant désormais ratifié, Cameron tente aujourd'hui d'effacer le souvenir de sa garantie jetée aux orties par une autre promesse, celle de lutter avec acharnement pour reconquérir les libertés des Anglais authentiques, tout en arrachant le pouvoir à Bruxelles en matière de social, d'emploi et de justice. Il s'est aussi engagé à faire voter une loi requérant que tout nouveau changement constitutionnel concocté en Europe soit soumis à un référendum en Grande-Bretagne.

Ce n'est, en gros, que de la gesticulation. Il n'y a pas d'autre changement constitutionnel au programme. A vrai dire, Londres bénéficie déjà d'un aménagement qui lui permet de contourner les volets de Lisbonne consacrés à l'immigration et à la justice. Et à l'idée qu'un gouvernement conservateur bataille contre un élément de l'Union européenne populaire en Grande-Bretagne, même les nationalistes les plus fanatiques doivent se poser des questions. Cameron partirait-il vraiment en guerre contre les quatre semaines de vacances, l'égalité des droits pour les travailleurs à temps partiel et les congés parentaux offerts par Bruxelles en échange d'une acceptation du marché unique ?

Il ne faut peut-être pas s'étonner que les responsables conservateurs aient éprouvé le besoin de séduire leur parti eurosceptique en abandonnant le grand rassemblement du centre-droit européen au profit d'une alliance avec des marginaux d'extrême droite. Ils se démènent maintenant pour défendre leurs liens avec des politiciens comme le Polonais Michal Kaminski, admirateur du général Pinochet au passé parfaitement connu de fasciste et d'antisémite, et ceux du parti letton de la Liberté et de la Patrie, qui fait campagne afin que des retraites soient versées aux vétérans de la Waffen-SS.

Mais en dépit de toutes leurs rodomontades, les conservateurs ne semblent guère gênés par bien d'autres interférences bruxelloises. Que le traité de Lisbonne fasse de la libéralisation et de la privatisation des services publics — les transports et l'énergie sont les prochains sur la liste — un objectif constitutionnel ne semble pas trop les déranger.

Pas plus que George Osborne, chancelier de l’Echiquier du cabinet fantôme, ne s'est plaint de l'ingérence tout à fait publique de Neelie Kroes, la commissaire européenne à la Concurrence, non élue, dans le système bancaire britannique. Surnommée Steely Neelie [Neelie d'acier], la libre-échangiste néerlandaise a ordonné la vente de centaines de filiales et d'assurances extrêmement profitables, en contrepartie de l'approbation par Bruxelles d'un deuxième renflouement gargantuesque de la Royal Bank of Scotland et du Lloyds Banking Group, en partie nationalisés. Loin de dénoncer cette interférence criante des bureaucrates bruxellois tant honnis, Osborne a salué le rôle de l'UE et clamé qu'il avait toujours préconisé qu'il fallait briser les banques et accroître la concurrence.

En réalité, ces ventes sous la contrainte ne vont sans doute pas être source d'une concurrence digne de ce nom dans le secteur bancaire britannique, excessivement concentré. En revanche, elles devraient donner à des sociétés comme Santander et Virgin l'occasion de réaliser quelques profits juteux. Reste qu'une fois de plus, le gouvernement est en train d'injecter des milliards de livres dans des banques qui, en fait, lui appartiennent, mais qu'il refuse de contrôler et gérer au nom de l'intérêt public.

Depuis trop longtemps, les critiques de l'Union européenne sont l'apanage d'un euroscepticisme chauvin et bidon qui ferme les yeux sur les intérêts néolibéraux à l'origine de son développement. La gesticulation de Cameron sur les “verrous référendaires” et une loi empêchant le transfert de davantage de pouvoirs vers l'UE n'y change rien. Comme le New Labour, les tories accueillent favorablement les empiètements sur la souveraineté démocratique ou nationale quand c'est la puissance des multinationales, ou des Etats-Unis, qui est en jeu.