Voilà que ça recommence. L’Irlande est partie, l’Ecosse s’en va, le Pays de Galles a la bougeotte. Et après, à qui le tour, les Cornouailles ? L’Ile de Wight ? Il n’y a aucun moyen de savoir ce que l’ineptie de la politique de Londres risque d’infliger à la confédération britannique.

La dernière empoignade en date, au sujet du oui ou du non à “l’indépendance” écossaise, n’est que de la gesticulation. La véritable question est celle de la “devo max”, la “dévolution grand format” [le transfert d'une partie du pouvoir politique lancé depuis la fin des années 1990]. Londres la hait, l’Ecosse l’adore.

Depuis une semaine, on ressort les constitutionnalistes de leur placard poussiéreux afin qu’ils épluchent des lois et des documents. C’est inutile. Quand des provinces dissidentes sont décidées à suivre leur propre voie, ce ne sont pas les subtilités de la loi référendaire qui les arrêteront. Regardez la Bosnie, la Slovénie, le Kosovo, la Macédoine — tous différents, mais ayant tous la même origine.

Cameron et la "disposition rebelle"

La Grande-Bretagne est entrée en guerre pour décomposer l’union yougoslave. Nombreux sont les Britanniques qui rêvent de la dislocation d’une autre union, européenne celle-là. Pourquoi se battent-ils pour préserver le Royaume-Uni alors qu’il est manifestement en train de se désintégrer ?

Plus Londres tournera en dérision les aspirations des peuples non-anglais des Iles britanniques, plus ces aspirations gagneront en force. En 1922, c’est parce qu’elle était exaspérée par la gestion lamentable de Londres que l’Irlande a quitté l’union. Il a fallu attendre l’année dernière pour que les Irlandais acceptent l’idée d’une visite de la reine sur leur territoire, pour une journée.

En 1979, la résistance à la dévolution a coûté la majorité au Premier ministre travailliste James Callaghan, et elle a balayé le soutien dont son parti bénéficiait au pays de Galles.

L’imposition d’un cens électoral aux Ecossais en 1989 a contribué à la chute de Margaret Thatcher, décimant au passage les conservateurs écossais. Aujourd’hui, Cameron, face à l’Ecosse, est digne de Georges III qui, à propos de l’Amérique, disait “s’étonner de la disposition rebelle qui prévaut hélas dans certaines de mes colonies”.

Le plus étonnant, dans tout cela, est de voir à quel point Cameron a en horreur la dévolution grand format, la seule mesure susceptible d’atténuer la tendance centrifuge actuelle du Royaume-Uni.

Si les détails sont encore flous, le concept en est simple, à savoir que les Ecossais devraient lever leurs propres impôts, qu’ils dépenseraient comme ils l’entendraient, et qu’ils mettraient ainsi fin à (l’essentiel de) leurs relations fiscales avec Londres.

Peu importe si cela coûte des millions

Ce n’est pas une affaire de monarques, de soldats, de drapeaux, de frontières et de passeports. La dévolution engloberait également le financement de la protection sociale. Le gouvernement écossais — et éventuellement gallois et nord-irlandais — rendrait des comptes directement à son électorat pour les questions de politique intérieure.

Si c’est ce que souhaitent les Ecossais, ce que semblent confirmer les sondages, qu’importe si cela “leur coûte des millions”, comme ne cessent de le bramer les médias britanniques ?

Le Danemark survit. La Norvège aussi. Pendant ce temps, les économies écossaise, galloise et nord-irlandaise sont plus proches de celle de la Grèce, les décisions dans le secteur des dépenses publiques sont détachées des décisions fiscales au point d’engendrer une dépendance irresponsable. L’Ecosse engloutit l’argent anglais et les politiciens nationalistes remportent les suffrages en le dépensant en bourses d’études, en prestations sociales et autres éoliennes.

L'Angleterre n'a aucun intérêt à maintenir cette dépendance et c’est tout à l’honneur des Ecossais que d’en réclamer la fin. Une décentralisation accrue restaurerait la responsabilité budgétaire dans le pays d'Adam Smith.

Les partisans du populisme dispendieux d'Alex Salmond retrouveraient ainsi le sens des réalités et perdraient probablement les prochaines élections, faisant ainsi reculer la cause des indépendantistes. Tout cela est dans l'intérêt des conservateurs et de David Cameron.

Le Royaume-Uni n'est pas une construction fondée sur une identité tribale, c'est une alliance opportuniste et pragmatique dont l'intérêt diminue depuis les années 1920. Son existence ne répond à aucune nécessité historique, pas plus que le Troisième Reich, l'Union soviétique ou l'Union européenne aujourd'hui. Toute confédération de nations doit être entretenue et enrichie pour survivre. Elles n'y parviennent pas toujours.

David Cameron devrait laisser Salmond organiser son référendum et défendre la cause de la “devo max”. Cette initiative va dans le sens de la responsabilité budgétaire. Son réalisme politique pourrait même insuffler une énergie nouvelle aux conservateurs écossais. L'opposition de Cameron “jusqu'à la dernière goutte de [son] sang” reste une énigme.

Il ne peut y avoir qu'une seule explication. Parvenus au pouvoir, les responsables politiques s'enferment dans une pure logique de pouvoir et de contrôle. En l'occurrence, ce raisonnement est contre-productif. Il y a un siècle, les Iles britanniques étaient une nation. Le gouvernement actuel semble déterminé à en faire quatre.