Mais où diable pourrait-on trouver 88 % de gens impatients de nous rejoindre (Herman Van Rompuy et nous) au sein du club le moins accueillant du monde ? Une fois dépassé Bruxelles, filez plein sud. Direction l'Albanie, parce qu'elle va nous révéler quelque chose d'un rien honteux à notre propre sujet. L'Albanie ? Une économie qui progresse cette année (de 2 %), alors que le reste du monde ou presque a reculé. Un système politique turbulent en arrêt sur image depuis les législatives de juin, si disputées que les socialistes vaincus continuent de boycotter le Parlement. Le week-end dernier encore, ils ont empli les rues de Tirana. Le pays vient toutefois enfin d'obtenir l'autorisation officielle de négocier son intégration dans l'UE.

Plus que quelques années, peut-être (avec ces 88 % de soutien en guise de moteur), et l'Albanie pourra récolter les fruits de ses efforts. Quand Bamir Topi, le président albanais, dépeint sa “vision”, c'est tout juste s'il ne parle pas de la route de briques jaunes qui mène jusqu'à Bruxelles. Et quand on se rend à Tirana après quelques années d'absence, on y découvre un aéroport flambant neuf, une nouvelle autoroute qui le relie à la capitale, des rues bordées de boutiques, avec des cafés à tous les coins, de gigantesques immeubles qui occultent le ciel.

Seules les ornières ne changent pas. Ici, on perçoit une énergie, une sensation de progrès qui vous prend à la gorge. Un petit pays pauvre victime d'un improbable passé stalinien a fait de ses dix-sept ans de liberté quelque chose de remarquable. Dessous-de-table et autres péchés mortels ? Bien sûr. Les parkings regorgent de Mercedes. Mais ce n'est qu'un pan de cette saga faite aussi d'opiniâtreté, de gentillesse et de beaucoup d'humour. Si nous sommes là en présence du 28e ou 29e pays de l'Union, alors, nous aurons une chose à fêter : le pouvoir jamais démenti d'une idée que nous, en Europe occidentale, ne sommes plus en mesure d'épouser, faute d'imagination.

Il faut tourner nos regards vers Tirana

Que voient les 88 % quand ils inspectent leurs environs ? Des ennuis, au nord, au sud, à l'est et à l'ouest. La Croatie et la Slovénie se sont enlisées dans une dispute coûteuse pour des questions d'eaux territoriales. La Bosnie est de retour en tête de liste de l'instabilité balkanique, son équilibre bureaucratique se délite. La Serbie, sous un président plus conscient des réalités, reste sous la sombre menace de ce sinistre nationalisme qui la hante. Quant au Kosovo, c'est un désastre ethnique qui n'attend qu'une étincelle pour exploser. Rajoutez au tableau deux sales garnements, la Macédoine et le Monténégro, et tout le monde redoute que la région ne bascule à nouveau dans la méfiance et les représailles.

Quand on discute avec des témoins dans toute la région, c'est toujours l'UE qui leur vient avant tout à l'esprit. Apportez-nous davantage de sécurité. Offrez-nous un environnement apaisé où nous commercerons et nous entraiderons. Faites que nous n'ayons plus le sentiment de n'être qu'un entassement de pièces détachées au bout d'un continent. Et permettez-nous de croire que si nous accomplissons les progrès que vous exigez, nous en serons récompensés. Voilà pourquoi il faut depuis Londres tourner nos regards vers Tirana, à près de 2 000 kilomètres. Une Union à 34 ou plus ? Ça vient, en dépit des ricanements. Et si vous avez encore besoin d'un rêve à défendre, aussi lézardé soit-il, venez donc sur la Place Skanderberg, à Tirana, et vous y trouverez un peu d'espoir parmi les nids-de-poule.