Biélorussie : Azarenka, la belle de match de Loukachenko

Victoria Azarenka en finale de l'Open d'Australie, Melbourne, le 28 janvier 2012
Victoria Azarenka en finale de l'Open d'Australie, Melbourne, le 28 janvier 2012
1 février 2012 – Gazeta Wyborcza (Varsovie)

Victoria Azarenka, qui vient de remporter l’Open d’Australie de tennis, est désormais l’une des rares Biélorusses connues hors des frontières de son pays. Pour le dictateur de Minsk, une formidable occasion de redorer son blason.

Victoria, orgueil de la Biélorussie.” C’est par ces mots que commence la lettre de félicitations du président Alexandre Loukachenko. Mais le dirigeant évite de mentionner que la joueuse de tennis biélorusse a empoché 1,7 million d’euros en à peine deux semaines — et qu’elle n’aurait jamais connu un tel succès si elle n’avait pas d’abord quitté son pays.

Dans la nuit du 28 janvier dernier, Azarenka a remporté l’Open d’Australie, le premier des quatre tournois annuels du Grand Chelem, les rendez-vous les plus importants du tennis mondial.

Après avoir battu la Russe Maria Sharapova 6-3, 6-0, Azarenka, à 22 ans, se retrouve au sommet de la hiérarchie du tennis féminin, suivant ainsi les traces glorieuses de célébrités comme Steffi Graf ou Martina Navratilova.

La patrie vous est reconnaissante pour votre grande réussite, qui sera à jamais gravée dans l’histoire du sport biélorusse,” écrit le président Loukachenko. Il a décerné à Azarenka la Médaille de la Patrie, une des plus hautes distinctions du pays, jusqu’à présent réservée aux héros de guerre plutôt qu’aux athlètes.

Le succès loin de sa terre natale

Loukachenko la salue et la congratule, alors même qu’Azarenka est le symbole d’un succès obtenu très loin de sa terre natale. Elle est née à Minsk et a commencé à pratiquer le tennis à l’âge de sept ans.

Alla, sa mère, était entraineur dans un des plus grands clubs de la capitale. Dans l’ancienne Union Soviétique, le tennis était une discipline moins populaire que les arts martiaux, le hockey sur glace ou le football, mais il n’en était pas moins apprécié, en particulier par la nomenklatura, qui pouvait s’offrir des leçons et l’équipement nécessaire.

En Biélorussie, le tennis devait sa popularité à des succès internationaux sporadiques : Natacha Zvereva, finaliste de Wimbledon en 1988, le demi-finaliste Vladimir Voltchkov, et Max Mirnyi, un des meilleurs joueurs en double du monde. Tous sont originaires de Biélorussie.

Pour réussir au niveau international, il faut que les joueurs puissent se déplacer sur la planète, et c’est pour cela que, même à l’époque soviétique, ils étaient autorisés à voyager et, dans certains cas, de s’entraîner à l’étranger.

Mirnyi est parti en Floride et Azarenka, meilleure joueuse junior du pays à seulement 14 ans, est allée à Scottsdale, en Arizona. Là, elle a été aidée par Nikolaï Khabibouline, joueur de hockey professionnel né en Russie, qui résidait alors à Phoenix et que sa mère connaissait depuis l’époque soviétique.

Millionnaire, star de la NHL, Khabibouline a offert un toit et une bourse à la jeune joueuse talentueuse. Sans son appui, il est probable que la carrière d’Azarenka aurait fait long feu, car ce n’est qu’à l’issue de plusieurs saisons de préparation avec des entraîneurs américains qu’elle a développé le style offensif qui lui permet aujourd’hui de gagner.

Loukachenko ne touche pas à ses dollars

Aux Etats-Unis, elle a accompli des progrès fulgurants — devenue championne du monde junior à 17 ans, quelques années plus tard, elle remporte ses premiers tournois professionnels, à Brisbane, Memphis et Miami. Une fois gagné son premier million de dollars, elle s’est installée avec sa famille à Monte Carlo.

Les autorités biélorusses n’ont pas tenté de l’en empêcher, parce qu’elle faisait déjà partie des dix meilleures joueuses mondiales, et sa réputation était plus bénéfique que néfaste pour le régime de Loukachenko.

A Monaco, Vika, comme on l’appelle, vit à quelques pas du numéro un mondial, Novak Djokovic, et, comme lui, elle ne paie pas d’impôts.

Ce qui a son importance, puisqu’elle a déjà récolté 2,3 millions de dollars (1,743 000 euros) en jouant au tennis. Entraînée par un Français, elle est représentée par un agent américain, et est sponsorisée par Nike, Rolex et d’autres marques qui, chez elle, ne sont accessibles qu’à fort peu de gens.

Elle n’a jamais suscité l’ire du régime et, contrairement à Martina Navratilova ou Ivan Lendl, qui avaient rapidement troqué leurs passeports du bloc communiste contre des papiers américains, elle continue à jouer sous le drapeau biélorusse, participe dûment aux matchs de l’équipe nationale, se rend à Minsk (essentiellement en mission de représentation) et, il y a quelque temps, y a disputé un match de démonstration contre Caroline Wozniacki, pour une œuvre caritative.

Quand des journalistes étrangers l’interrogent sur la Biélorussie, elle a toujours des gentillesses à dire — sur sa grand-mère, institutrice de maternelle qui travaillait si dur qu’elle n’a pris sa retraite que contrainte et forcée, ou encore que le “pays est propre, les gens honnêtes et travailleurs”.

Elle ne se hasarde jamais à des commentaires sur des sujets politiques. Avec Loukachenko, elle n’a pas eu affaire à un ingrat. Il l’invite en Biélorussie chaque fois qu’elle remporte une grande victoire, ne tarit pas d’éloges à son sujet, et ne touche pas à ses proches. Ni à ses dollars.

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