C’est un décor de roman noir. Au pied des institutions communautaires à Bruxelles, le rond-point Schuman est, depuis un an, un déprimant capharnaüm urbain. Grues, bétonneuses, échafaudages ont pris possession de l’épicentre administratif et politique de l’Union européenne (UE), auquel le fréquent crachin gris bruxellois donne une allure de zone industrielle.

Les travaux ne doivent pas s’achever avant 2014, et des retards sont annoncés. Cruel symbole. Les "eurocrates" ont ici leur royaume, au fronton duquel sont encore vénérés les "pères fondateurs": Schuman bien sûr, Jean Monnet, Alcide de Gasperi ou d’autres moins connus comme Emile Noël, incontournable secrétaire général de la Commission de 1957 à 1987.

Mais un autre nom revient plus souvent encore: celui de Jacques Delors, président de l’exécutif communautaire ­entre 1985 et 1995. L’ancien ministre français, appuyé par le duo Kohl-Mitterrand, fit passer, le 7 février 1992, l’eurocratie de l’ombre à la lumière avec la signature du traité de Maastricht sur l’Union monétaire.

Delors, ou le souvenir du leader qui tenait tête aux chefs d’Etat, charmait la presse, incarnait l’Union. Vingt ans après, Jacques Delors s’exprime toujours. Il sera de retour à Bruxelles, le 7 février, pour commémorer Maastricht. Mais l’eurocratie n’a plus la fougue de ces années-là. Loin s’en faut.

"La monnaie unique a tué notre libido"

Les étapes suivantes que furent l’élargissement à 12 pays supplémentaires de 2004 et 2007, les non français et néerlandais de 2005 au défunt projet de constitution, l’adoption chaotique du Traité de Lisbonne puis la crise financière, l’ont assommée. Le doute s’est répandu dans les 13 étages du Berlaymont, le QG de la Commission, désamianté à prix d’or, où siègent les 27 commissaires (un par pays) et leurs collaborateurs.

"Nous avons dû, en passant de 15 pays à 27, intégrer près de 15 000 nouveaux fonctionnaires, dont une majorité en provenance des nouveaux Etats. Imaginez le choc", se souvient un ancien collaborateur de Neil Kinnock, l’ex-leader travailliste britannique, commissaire européen en charge de l’administration en 2004. Jean Quatremer, le correspondant bruxellois de Libération, fait lui, remonter la "rupture" plus tôt.

Très exactement à mars 1999, date de la démission du "collège" dirigé par le Luxembourgeois Jacques Santer, emporté par les scandales autour de la commissaire française Edith Cresson. Les années 2000 voient l’exigence de transparence sombrer dans le gouffre. Les concours d’entrée, épais comme des encyclopédies, deviennent la règle. Le carriérisme prend ses aises. L’anglais terrasse le français comme langue majoritaire.

Les lobbies pénètrent le système. L’exportation des normes européennes est adulée. Le marché unique et la concurrence, promus priorités, imposent la primauté de l’économie et de la finance. Au détriment de la politique. [La] crise des dettes souveraines, en déstabilisant l’euro, a touché au cœur l’administration communautaire, rendue imperméable aux critiques par son intraitable esprit de corps.

Diana, la quarantaine, est grecque, cheffe d’unité au Conseil européen. Elle confirme: "La monnaie unique nous a donné un dessein mais a tué notre libido", ­lâche-t-elle. Explication ? "L’introduction de l’euro, en identifiant l’UE à une monnaie, a négligé les valeurs", complète l’écrivain Petros Markaris, Grec lui aussi et familier de la capitale belge.

"L’accent mis sur la finance a tué la compréhension de la diversité culturelle. On a délaissé le rêve, seul vrai ferment communautaire." S’ajoutent aujourd’hui, crise oblige, les complications personnelles. La famille de Diana, à Athènes, déverse désormais sur elle sa bile contre les "donneurs d’ordre" de Bruxelles.

Une nomenklatura inquiète

Le poison ? Les confortables salaires des fonctionnaires européens – 3500 euros bruts minimum à l’entrée, environ 18 000 euros pour les grades les plus élevés en fin de carrière – leur fiscalité plafonnée et très avantageuse (reversée au budget communautaire), les scandaleuses offres de départ en préretraite à 50 ans avec jusqu’à 8000 euros par mois, le vase clos des écoles européennes réservées à leurs enfants, à Bruxelles ou au Luxembourg… Toutes les caractéristiques d’une élite surprotégée contre les convulsions des marchés.

Un autre ouragan souffle sur les braises: celui des populismes et des nationalismes. Epiés, jalousés, vilipendés par la presse, les fonctionnaires européens se retrouvent boucs émissaires, sans même pouvoir compter sur leurs anciens collègues pour les défendre. L’hypocrisie, dénoncent les eurocrates blessés est en plus du côté des capitales.

Paris fulmine contre les rémunérations bruxelloises, mais se bat pour maintenir le siège du parlement européen à Strasbourg. Luxembourg garde jalousement la CEJ où les rémunérations dépassent tous les plafonds. Les pays membres s’arrachent les "agences" communautaires dont le nombre est passé, depuis 1992, de 2 à 36.

"La crise pose la question cruciale de notre légitimité, reconnaît un cadre de la Commission. Or à part le fait qu’ils parlent plusieurs langues, beaucoup de nos collègues ont perdu pied avec les réalités du terrain européen. Ils ne sont plus une avant-garde qui prend des risques. Ils forment, comme au beau temps de l’URSS, une nomenklatura inquiète de perdre ses privilèges."

Vrai ? Karel Schwarzenberg sourit. Le chef de la diplomatie tchèque, aussi citoyen suisse, fut un fidèle du grand Václav Havel. Il se souvient de l’effroi du dissident écrivain, élu chef de l’Etat, devant la litanie de bureaux ternes de Bruxelles, lui qui aimait tant l’Europe des idées.

"Vous connaissez une administration sexy, surtout quand elle ne parle pas votre langue et qu’elle siège à des milliers de kilomètres de chez vous?" interroge-t-il. Les eurocrates, victimes des aléas de l’histoire? "Ceux qui se sont engagés dans les années 1960 servaient une belle jeune femme nommée Europe, glousse ce truculent prince Habsbourg. Aujourd’hui, la dame est chiffonnée et mal en point. Et, tout comme nous, elle n’a plus 20 ans."