Visions d’Europe / 1 : Cette "quinqua" qui ne fait plus rêver

Détail de "L'enlèvement d'Europe", par Rembrandt (1632)
Détail de "L'enlèvement d'Europe", par Rembrandt (1632)
28 décembre 2009 – Cicero (Berlin)

Plus de 50 ans après le traité de Rome, l’Union est comme une femme d’âge mûr : son apparence cache ses qualités. Mais c’est aux citoyens de s’habituer à une relation sans passion, remarque le philosophe allemand Wolfram Eilenberger.

L'Union européenne souffre d'un gros déficit d'image. Ses avancées et ses résultats ne sauraient être remis en cause : pour elle, l'année 2009 est à marquer d'une pierre blanche. Pourtant, elle reçoit peu de reconnaissance – sans même parler de sympathie – de la part de ses citoyens. A quoi est-ce dû ? La principale raison de ce scandale réside sans doute dans l'image allégorique que notre continent se plaît à donner de lui-même depuis ses débuts. Rien n'a causé plus de tort à la cote de popularité de l'UE que son identification culturelle – profondément ancrée dans les esprits et sans cesse encouragée par les hommes politiques – à une jeune vierge à la jupe légère, dont les charmes multiples envoûteraient même les dieux les plus puissants. C'est à ce mythique fantasme (masculin) que l'on doit encore aujourd'hui le décalage nécessairement décevant entre nos désirs et l'expérience du quotidien. Dans le "monde réel", l'Europe a vu le jour en 1957 avec le traité de Rome, et affiche donc 52 printemps. Ce qui n'est pas un âge facile pour une femme. Sûre d'elle, cultivée, apparence soignée, parle couramment plusieurs langues, non-fumeuse, financièrement indépendante, intelligente, ouverte aux autres, mène une vie saine, aime les voyages, manie l'ironie, apprécie la beauté, mais arrêtons là la petite annonce et allons droit à l'essentiel : 52 ans.

A 52 ans, les femmes n'ont aucune chance de participer à un casting. Et si vous trouvez ce diagnostic cynique, j'ajouterais que ces critères de sélection ne sont pas seulement ceux des hommes pour nourrir leurs fantasmes, mais aussi ceux des rédacteurs en chef pour concevoir leurs magazines, et surtout les vôtres, cher public, pour orienter vos choix dans les kiosques à journaux. Cette désaffection tient sans doute à la situation existentielle de la femme au-delà de 50 ans. De quoi peut-elle encore rêver ? Les enfants ont quitté la maison, sa relation avec son partenaire se caractérise, dans le meilleur des cas, par une indifférence tranquille, les charmes jadis excitants de l'Union sentent aujourd'hui le réchauffé, jusqu'à en être devenus insipides. Elle s'est un peu laissée aller. Professionnellement aussi, les grandes heures appartiennent depuis longtemps au passé. C'est aujourd'hui la tante fortunée, celle qui glisse de temps à autre un billet de 20 euros dans la poche des benjamins de la famille – ce qui résume les attentes d'une majorité d'Européens à son égard. Elle-même porte sa part de responsabilité. Pragmatique et factuelle dans sa robe bleu profond démodée, elle fait face, impérieuse, en ajoutant qu'elle ne nous veut que du bien, mélange de Mademoiselle Prysselius [la maîtresse d'école moraliste de Fifi Brindacier] et d'Angela Merkel.

Naturellement, cette image est une injustice criante, surtout si l'on songe au rôle fondamental que jouent les femmes de plus de 50 ans dans notre société. Nous sommes donc éternellement renvoyés à l'image mythologique de la déesse Europe : Zeus, le dieu des dieux débordant de vitalité, époux d'Héra (l'archétype de la femme de plus de 50 ans), court après une mignonne de province peu farouche, à la manière d'un Berlusconi, la ferre, lui fait trois enfants et l'offre ensuite à un roi sans descendance pour qu'il en fasse son épouse. Europe prend sur elle sans rechigner et jouira dorénavant d'une existence paisible et sans relief à l'intérieur de ses frontières. Et alors ? Ne serait-ce pas là une perspective séduisante pour l'avenir de notre Union européenne : une cohabitation tranquille, libérée des soifs d'aventure et d'expansionnisme ; faire l'histoire sans faire d'histoires ? Oui, la perspective est séduisante. Mais pour apprécier pleinement une Europe arrivée à l'âge de la maturité, nos concitoyens devront fournir l'effort non négligeable d'apprendre à aimer leur quotidien souvent sans relief. Or c'est bien là, nul ne l'ignore, le plus grand de tous les défis.

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