Pour Jens Weidmann, jeune économiste arrivé à la présidence de la Bundesbank après une fulgurante carrière politique menée dans l’ombre d’Angela Merkel, et à ce titre membre, certainement le plus influent, du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE), des taux d’intérêt à 6 % ne sont pas “la fin du monde” et ne constituent pas une raison suffisante pour que la BCE cherche à alléger les pressions qui s’exercent sur l’Espagne sur les marchés de la dette. On se demande si Weidmann est bien conscient que l’Allemagne et l’Espagne font partie de la même union monétaire, et s’il partage l’inquiétude de voir de pareils écarts de taux remettre en question le sens et l’existence mêmes de cette union.

Nous pouvons imaginer que pour Jens Weidmann, dont les prérogatives ne comprennent ni la croissance ni l’emploi, mais seulement la stabilité des prix, une inflation à 6 % sonnerait bien, en revanche, la “fin du monde”. Heureusement, le président de la Bundesbank peut dormir tranquille, puisque l’inflation moyenne dans la zone euro est de 2,7 %. Et, pour qu’il soit encore plus tranquille, elle atteint seulement 1,8 % en Espagne et 1,4 % en Grèce, bien en dessous de celle de l’Allemagne (2,3 %).

Ces propos aussi sincères que maladroits tenus par le président de la Bundesbank ont le mérite de montrer avec la plus grande clarté ce qui est en train de se produire en Europe, et plus directement en Espagne.

L’Allemagne n’a pas retenu les leçons de Weimar

L’absence de vision et de sensibilité qu’ils trahissent nous rappelle l’aveuglement, au lendemain de la Première Guerre mondiale, de ces élites françaises qui avaient étouffé toute perspective de redressement et de croissance économique de l’Allemagne en lui imposant de ruineuses réparations de guerre. Aussi justes soient-elles sur le principe, puisque l’Allemagne était à l’origine du conflit, ces réparations ont contribué à alimenter un cocktail de populisme et d’irrédentisme qui devait déboucher sur le nazisme, puis la Seconde Guerre mondiale. Il reste étonnant que l’Allemagne, qui a parfaitement su surmonter son histoire nazie, n’ait pas su surmonter le souvenir de l’inflation qui fut la cause de l’effondrement de la république de Weimar. Il ne fait aucun doute que si l’euro ou la construction européenne en viennent à voler en éclats, ce sont des phrases comme celle-là que les historiens citeront pour expliquer les échecs et les erreurs de l’Europe.

Aujourd’hui, le gouvernement allemand, avec un aveuglement et une posture semblables (il faut que justice soit faite, quand bien même cela déboucherait sur l’apocalypse), met non seulement en péril la construction européenne mais nourrit aussi du même coup le sentiment germanophobe. Un seul exemple : si l’Espagne conserve globalement une bonne image de l’Allemagne, le dernier baromètre du Real Instituto Elcanomontre que trois Espagnols sur quatre (73 %) estiment que Berlin ne tient pas compte des intérêts de Madrid ; et une écrasante majorité (87 %) considère que “l’Allemagne est le pays qui commande en Europe” – pas celui qui commande “le plus”, remarquez-le bien, mais celui qui commande, point final.

La France est d'une servilité indigne

L’heure est-elle venue de dire “basta” à Berlin ? Oui, absolument. Mais comment ? En coordonnant depuis Bruxelles le programme de réformes nationales avec le programme européen de croissance. Cela passe par une restauration des équilibres politiques et institutionnels en Europe, qui ont volé en éclats. D’une part, la Commission européenne, qui devrait s’exprimer au nom de tous les Etats-membres, a été exclue du jeu politique. Au début de son deuxième et dernier mandat, son président José Manuel Durão Barroso avait failli devenir un vrai leader. Puis, dès que les choses se sont corsées, il a lâché du jour au lendemain la stratégie de croissance durable qu’il défendait depuis des années.

D’autre part, la France, qui a toujours servi de contrepoids face à l’Allemagne, est aujourd’hui aux mains d’un homme de la trempe de Sarkozy, homme d’Etat de l’ordre de la Toison d’Or [distinction qui lui a été remise par Juan Carlos pour son rôle dans la lutte antiterroriste contre ETA], qui aujourd’hui compense l’échec de sa stratégie réformiste en France en pratiquant l’indigne et typique servilité du faible envers qui le domine (l’Allemagne) et l’arrogance du fort envers qui il domine (l’Espagne). Cette France méconnaissable en est venue à représenter un problème aussi grave pour l’avenir de l’Europe que le rigorisme en vigueur à la Bundesbank. Hollande, dès lors, pourrait bien être la purge tout indiquée pour la France, pour la Commission, mais aussi pour l’Allemagne elle-même.