Dimanche soir, dans la France rurale, le nouveau président de la république française est monté à la tribune pour déclarer qu’il mènerait la bataille contre l’austérité en Europe. A l’autre bout du continent, les électeurs grecs le prenaient déjà au mot. En votant majoritairement pour des partis qui veulent soit rejeter l’accord sur la dette de leur pays, soit le renégocier, ils confrontent François Hollande à un dilemme douloureux. Se tiendra-t-il aux côtés du peuple grec contre l’austérité ? Ou soutiendra-t-il le gouvernement allemand et le Fonds monétaire international, en insistant sur le fait que le renflouement de la Grèce ne peut pas être renégocié ?

Sa décision sera lourde de conséquences, tant pour la France que pour l’Europe. Le nouveau président pourrait potentiellement se positionner comme le chef de file des rebelles du sud de l’Europe. Il est clair que les gouvernements à Madrid et Rome, bien que n’appartenant officiellement pas à la même famille politique, ont encouragé le socialiste français. Comme les Grecs, ils attendent désespérément que quelqu’un se dresse contre l’orthodoxie allemande de l’austérité.

Brèche profonde

Mais toute tentative de la France pour isoler Berlin au sein de l’UE serait un véritable séisme dans la politique étrangère française de l’après-guerre — bâtie sur l’idée que le “couple franco-allemand” devrait gérer ensemble les affaires de l’Union. Une alliance de la France avec le sud porterait également tort à l’image qu’elle a d’elle-même, en tant que l’une des économies les plus fortes d’Europe. La perception de la France sur les marchés financiers s’aggraverait également. Mais le pire serait qu’une rupture déclarée entre la France et l’Allemagne engendrerait des problèmes à l’échelle de tout le continent, creusant une brèche profonde dans les fondations de l’UE et de sa monnaie unique.

Par conséquent, la plupart des analystes estiment que Hollande va se contenter de quelques gestes de Berlin, ce qui lui permettra de sauver la face en prétendant avoir changé l’orientation du débat au sein de l’UE en faveur de la “croissance”. Avant même qu’il soit élu, les spécialistes berlinois et parisiens évoquaient à quoi pourrait ressembler un arrangement de ce type.

En gros, voilà ce que pourrait donner un accord putatif entre Hollande et Merkel. Hollande, comme il l’a déjà laissé entendre, reviendrait sur son appel à renégocier le nouveau traité fiscal de l’UE — cet accord qui viserait à rendre légalement contraignant un équilibrage des budgets. En échange, l’Allemagne accepterait la mise en place d’un nouveau pacte de croissance exprimé en termes vagues, qui pourrait coexister avec le traité fiscal. Dans la même veine, elle rejetterait les exigences de Hollande à propos des euro-obligations — l’émission de la dette commune de l’UE. Mais elle accepterait probablement des obligations “orientées vers des projets”, des projets de financement d’infrastructures soutenus par l’UE. On s’entendrait aussi sur une stimulation des prêts de la Banque européenne d’investissement. Ce serait un bricolage franco-allemand typique de l’UE, qui permettrait à tous les camps de se retirer dans l’honneur — sans que le monde extérieur, quelque peu perplexe, en soit en rien affecté.

Coupes claires

La nouvelle éruption du volcan politique grec vient cependant sérieusement compliquer ce tableau. Le problème grec est désormais si grave qu’il ne peut pas être “réglé” par le biais de quelques clauses habilement rédigées qu’il suffirait d’ajouter à un traité de l’UE. Il nécessite de vraies décisions, implacables et dangereuses. Plus particulièrement, la Grèce va-t-elle aller de l’avant et appliquer dans les mois qui viennent les milliards de dollars de coupes claires dans le budget qui lui ont été réclamées lors du dernier accord de renflouement en date ? Si la Grèce s’y refuse, alors le FMI n’a pas caché qu’il n’autoriserait pas le versement de la prochaine tranche d’aide. Ce qui signifierait que le gouvernement d’Athènes se retrouverait sans un sou. Bien que douloureuses, des réductions encadrées des retraites et des salaires se verraient remplacées par quelque chose de beaucoup plus chaotique et dangereux. L’expulsion de la Grèce de la zone euro deviendrait aussi nettement plus probable.

Si l’on en juge par les chiffres bruts des résultats des législatives grecques, on risque fort de se retrouver bientôt face à ce choix terrible. Les deux partis traditionnels favorables au renflouement, la Nouvelle Démocratie et le PASOK, n’ont récolté qu’environ un tiers des voix. Ils vont peiner à constituer un gouvernement de coalition, et les Grecs pourraient bientôt repasser par l’isoloir.

De plus, même Antonis Samaras, le dirigeant de la Nouvelle Démocratie qui reste malgré tout le candidat le plus probable au poste de Premier ministre, réclamerait que des modifications soient apportées à l’accord. Samaras sait qu’il est dangereux que les deux partis du centre soient désormais associés à un programme d’austérité extrêmement impopulaire, imposé par l’étranger — dans ce contexte, seuls les extrêmes de gauche et de droite retirent les marrons du feu.

Plus précisément, Samaras considère que les entreprises grecques ont désespérément besoin d’un niveau de taxation plus faible. Mais sur ce point, il n’a reçu aucun encouragement de la part d’Angela Merkel — avec qui il entretient des relations déplorables. S’il devient Premier ministre, il pourrait se présenter en rebelle raisonnable, prêt à dénoncer la politique allemande d’austérité vue comme contre-productive. Ce qui ferait de lui un allié naturel de Hollande.

Vacuité du discours

En réalité, obligés de choisir entre la Grèce et l’Allemagne, les Français soutiendront presque à coup sûr les Allemands. Pourtant, cette décision trahirait toute la vacuité du discours anti-austérité de Hollande. Ce ne sont pas quelques gestes en direction d’obligations “orientées vers des projets” qui y changeront grand-chose, comparés à l’image de la France, aux côtés du FMI et de l’Allemagne, disposée à imposer des coupes sombres à la Grèce alors que cette dernière voit son économie dégringoler et son chômage crever le plafond.

L’inflexibilité du FMI, ajoutée au chaos politique, annonce une nouvelle crise grecque pour l’été prochain. A ce stade, l’UE devra prendre une décision historique. Interviendra-t-elle pour verser toujours plus d’argent à la Grèce, même si le FMI fait marche arrière ? Ou refusera-t-elle d’aider Athènes, et acceptera-t-elle tous les risques politiques et économiques qu’impliquera un tel choix ? Face à une crise d’une telle importance, la rhétorique enthousiasmante mais vague de Hollande quand il parle de sauver l’Europe de l’austérité n’a aucune importance.