Un tueur en série écume les riches banlieues d'Athènes en choisissant ses victimes de façon très particulière : ce sont toutes des riches Grecs qui n'ont pas payé leurs impôts. On retrouve leur cadavre au milieu des ruines de la ville antique, après qu'elles aient été empoisonnées à la cigüe, comme Socrate.

La Grèce, qui en voit actuellement de toutes les couleurs, connaît une recrudescence de la criminalité mais ces horreurs-là sont pour l'essentiel de la fiction. Elles constituent l'intrigue d'I Pairaiosi (Le Règlement), le dernier roman de Petros Markaris, qui se vend comme des petits pains. Dans son pays, l'auteur combine le rôle d'auteur de thriller et de commentateur social et est devenu l'une des voix les plus citées depuis la crise. Les meurtres du livre trouvent un très fort écho auprès d'un lectorat furieux vis-à-vis d'une élite championne de la fraude fiscale dont l'incapacité a contribué à mettre le pays à genoux.

Administration sournoise

Comme l'inspecteur Costas Haritos, le héros-narrateur, nombre de lecteurs sont déchirés entre le dégoût et l'admiration sournoise pour le meurtrier, qui s'est baptisé le Percepteur et exige de l'argent pour remplir les coffres du pays. Le tueur rencontrait une telle sympathie auprès du public que Markanis a jugé prudent de préciser en quatrième de couverture : "Attention : ce roman ne doit pas être imité."

"Je voulais raconter comment cette crise s'est vraiment produite et comment elle affecte les gens ordinaires", explique-t-il lors d'un entretien dans son appartement d'Athènes. La littérature policière est selon lui la meilleure forme de critique sociale et politique parce qu'une grande partie de ce qui se passe en Grèce en ce moment est criminel.

"Le titre signifie en grec ancien la fin de la vie, le règlement des comptes de la vie, déclare-t-il. Mais en grec moderne, il désigne une méthode de perception de l'impôt : en échange d'un paiement à l'administration fiscale – un règlement – l'Etat accorde l'amnestie aux gens qui n'ont pas payé leurs impôts.

La colère étalée sur les murs

Né à Istambul de parents grec et arménien, Markaris, 75 ans, s'est installé à Athènes quand il avait la trentaine et voit toujours les problèmes de la Grèce avec l'œil d'un étranger. "Ce système s'est construit au fil des jours depuis le début du siècle et s'est accéléré au cours des trente dernières années", ajoute-t-il.

Le système en question est généralement appelé clientélisme. L'élite grecque – armateurs, médecins, avocats, journalistes en vue – finance les deux grands partis politiques et obtient en échange de son investissement des postes dans l'administration pour ses fils et ses filles ainsi qu'une exemption fiscale à vie. Cet arrangement, qui ne pouvait pas durer, était dissimulé dans les comptes nationaux et est apparu au grand jour quand le pays n'a plus pu emprunter sur les marchés internationaux pour financer ses habitudes.

Quand le gouvernement sortant s'en est pris aux médecins d'Athènes pour tenter, un peu tard, de percevoir quelques recettes fiscales, il s'est aperçu que la plupart d'entre eux ne payaient rien car ils avaient déclaré des revenus légèrement inférieurs à 12 000 euros, le seuil d'imposabilité, tout en ayant des voitures qui valaient plusieurs fois cette somme. Il y a eu une bataille entre les réformistes que comptait le gouvernement et les élites et les réformistes ont perdu. Le gouvernement est tombé et les élections de la semaine dernière n'ont apporté qu'un blocage et la perspective incertaine d'une autre élection.

Pendant ce temps, les riches continuent à remplir les bars et les restaurants chics de la ville pendant que les ouvriers et une grande partie de la classe moyenne vacillent au bord de la misère. Markaris lui-même habite un appartement modeste situé dans un quartier du centre d'Athènes qui était manifestement bien plus agréable. La colère s'étale désormais sur les murs dans des graffitis qui menacent les immigrés d'expulsion, voire pire.

Suicides en hausse

Les livres de Markaris sont bourrés d'observations sur la crise actuelle. "Le règlement" commence par une citation de l'ancien président Konstantinos Karamanlis qui qualifiait la Grèce de "vaste maison de fous." Dans le premier chapitre, quatre vieilles dames se tuent en laissant un mot qui explique que la réduction de leur retraite ne leur permettant plus de s'acheter des médicaments ou de voir un médecin, elles ont donc choisi de ne plus être un fardeau pour la société. Il y a eu des cas similaires au cours des deux dernières années. Selon les chiffres officiels, le taux de suicide a augmenté de 22% mais ce chiffre est probablement en dessous de la vérité : les familles orthodoxes pratiquantes dissimulent souvent les suicides par honte.

En prenant connaissance des motivations du Percepteur autoproclamé, Haritos fait remarquer sèchement que si tous ceux qui fraudent le fisc étaient assassinés, la population serait réduite à quelques "salariés, aux chômeurs et aux ménagères."

"Le système qui dirigeait le pays depuis la chute de la junte est mort, déclare Markaris. Les mesures d'austérité ont détruit le paysage politique. La question est de savoir si la Grèce survivra aux mesures d'austérité et si l'Europe peut survivre à un effondrement de la Grèce. Je ne connais pas les réponses."