Jamais, sans doute, elle n'était partie aussi loin. Dans son métier, pourtant, Florence Aubenas a l'habitude de prendre le large : être reporter, c'est cela, s'en aller. En vingt ans et pour différents journaux (Libération et maintenant Le Nouvel Observateur), elle s'est rendue dans des banlieues difficiles aussi bien que dans des pays en guerre, dans des commissariats comme dans des tribunaux ou des usines en grève. Curieuse, forte, impatiente – jusqu'à payer le prix fort : un jour de 2005, à Bagdad, des hommes l'ont kidnappée, puis tenue prisonnière, en compagnie de son accompagnateur irakien. De cette captivité longue (157 jours), difficile, elle s'était sortie avec une grande dignité et une certaine notoriété.

Cette fois, pourtant, la journaliste n'a pas pris l'avion. Là où elle allait, ce n'était pas la peine : Caen, deux heures de Paris, autant dire la porte à côté. C'est dans cette ville pourtant, qu'elle a été le plus loin, en termes humains et professionnels. Pendant près de six mois, Florence Aubenas est devenue "Madame Aubenas", 48 ans, sans qualification particulière – une chômeuse parmi d'autres, des dizaines d'autres qui ne l'ont pas reconnue. Jour après jour, elle s'est immergée dans la foule informe des demandeurs d'emploi, de ceux qui errent d'un CDD sous-qualifié à un boulot sous-payé – de toute cette cohorte pour laquelle il est évident qu'on ne trouve plus de travail, seulement des "heures" par-ci par-là, et encore, avec de la chance.

Quand l'idée lui est venue de tenter l'expérience, Florence Aubenas avait lu plusieurs livres autour du procédé d'immersion, à commencer par Tête de Turc (La Découverte, 1986), de Günter Wallraff, le plus célèbre de tous. A l'époque, elle s'interrogeait sur l'efficacité de la pratique journalistique. Un article peut-il permettre de faire changer les choses ? "On nous disait : 'C'est la crise, tout va être englouti', et moi, assise à mon bureau, j'étais déroutée : le réel se dérobait. Depuis que j'étais dans le monde du travail, la crise était toujours là, omniprésente et intangible à la fois. Je ne comprenais pas."

"Surnager" dans la peau d'une chômeuse

D'où sa décision de partir pour Caen, où elle s'inscrira au chômage et mènera la vie d'une demandeuse d'emploi, pour "raconter cette France qui ne s'en sort pas" : faire son boulot, mais en plus long, en plus profond, donc en plus éclairant. Ne pas aborder les gens avec un carnet à la main, mais "faire partie d'eux, avec toutes les limites que cela suppose". Se mettre dans la peau d'une chômeuse, parce que "tout ne passe pas par les mots. Je voulais franchir la barrière du discours : vivre là, pour ne pas être tentée, par exemple, de m'adresser en priorité aux gens qui s'expriment bien, comme je l'aurais fait en tant que journaliste".

En partant, elle avait prévu de rester jusqu'au moment où elle décrocherait un contrat à durée déterminée. Quatre mois lui paraissaient un délai raisonnable. Une fois sur place, il a bien fallu déchanter. "*"J**'ai mis un mois et demi à trouver*", dit-elle. Du travail ? Non, bien sûr : un maigre petit paquet d'heures, aux deux extrémités de la journée, sur le ferry qui traverse la Manche et dans des bureaux, des campings, des immeubles. Au début, elle prend des notes tous les soirs, puis seulement un jour sur deux, à cause de la fatigue. "*Plus le temps passait, plus cela se rapprochait du journal intime. Au bout d'un mois, on lâche prise. Je n'étais plus quelqu'un qui surplombe, mais quelqu'un qui a perdu le contrôle et tente de surnager."*

Lui arrivait-il de penser à son expérience d'otage ? Non, pas vraiment, mais il est probable, remarque-t-elle, que "sans cette captivité, je n'aurais jamais eu le culot de faire ce que j'ai fait". Braver l'appréhension de se faire démasquer, la peur du ridicule (celle de passer pour "Bécassine chez les pauvres"), mais surtout prendre "de la liberté avec le temps qui passe, cette matière si précieuse pour un journaliste". Le temps du chômeur, fait d'attente et encore d'attente, de transports interminables (et non rémunérés) vers des lieux où l'on va travailler une heure, ce temps-là, bien sûr, elle n'en avait pas la moindre idée avant d'y être engluée.

Elle, Florence Aubenas, n'a pas pu se résoudre à résilier le bail de sa chambre, à Caen. C'est dans ces quelques mètres carrés, loués 348 euros par mois, qu'elle a écrit une bonne partie de son livre [Le Quai de Ouistreham, Editions de l’Olivier]. En se rendant là-bas, elle avait décidé d'utiliser l'argent que lui avait rapporté son livre sur le procès d'Outreau (La Méprise, Seuil, 2005). "J'avais mis cette somme de côté, c'était sacré : je me disais que je n'allais quand même pas acheter une voiture avec l'argent d'Outreau !" Bien lui en a pris : jamais, en six mois de travail acharné, elle n'est parvenue à gagner de quoi survivre. Même très modestement.