On ne peut pas vraiment parler de sommet de crise concernant la réunion informelle des chefs de gouvernement de l’Union européenne à Bruxelles du 23 mai. Mais avec la Grèce sur le point de quitter la zone euro, un système bancaire espagnol au bord de la faillite, un chômage record dans l’UE et une activité économique qui ne cesse de se contracter en Europe, on peut en tout cas parler de sommet en période de crise.

Selon Herman van Rompuy, président du Conseil européen, ce sommet est placé sous le signe de la croissance. C’est apparemment le nouveau mot magique à Bruxelles : presque tous les acteurs de poids en Europe ont déjà souligné la nécessité de la croissance économique. François Hollande, le président français, en a fait le thème de la campagne électorale, ce qui lui a permis de l’emporter sur son rival Nicolas Sarkozy. José Manuel Barroso, le patron de la Commission européenne, envisage une magnifique mission pour Bruxelles : de grands projets d’infrastructure sous la direction de sa commission, censés ranimer l’économie européenne.

Krugman versus Austérité

Tout le monde s’accorde à dire qu’une plus forte croissance économique pourrait contribuer à résoudre le problème des dettes. Reste à savoir si les chefs de gouvernement sont en mesure d’accélérer le rythme de la croissance. Le magazine britannique The Economist compare la croissance économique à la paix mondiale : tout le monde est pour, mais ne s’entend pas sur la façon d’y parvenir.

Les sciences économiques n’offrent pas non plus de solution. Depuis que la crise financière a éclaté en 2008 suite à la faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers, un débat fait rage entre les économistes sur les moyens de sortir de la crise. Grosso modo, deux tendances se dégagent. D’un côté, les partisans de la mise en œuvre par les différentes autorités nationales de mesures de relance à grande échelle. De l’autre, ceux qui plaident en faveur de l’introduction rapide de mesures de rigueur.

Le message de la chancelière allemande, Angela Merkel, sur la nécessité pour les pouvoirs publics de réduire leurs déficits, est perçu comme étant dogmatique, ses détracteurs faisant remarquer que les problèmes dans bon nombre de pays du Sud – en particulier la Grèce et l’Espagne – ne feront que s’amplifier. Leur credo : imposer des mesures de rigueur en temps de récession ne fait qu’accentuer le malaise économique.

Le principal défenseur de cette théorie est le lauréat américain du prix Nobel Paul Krugman. Dans ses chroniques publiées par le New York Times, il fustige les chefs de gouvernement européens. Ces derniers croient apparemment que l’on ne peut engendrer de croissance économique que dans la douleur (sous la forme de mesures de rigueur). Cette vision moraliste ne tient pas la route, estime Paul Krugman, et plus vite l’Europe sortira de cette voie, mieux cela vaudra. Les résultats des élections en France et en Grèce ne l’ont pas surpris : ils prouvent même que, par rapport à la majorité des responsables politiques, les populations européennes ont une meilleure idée de la façon de se sortir de la crise.

La récession japonaise

Pour les opposants à une politique de relance, l’exemple du Japon en dit long. Ce pays est confronté depuis le début des années 90 à une crise comparable à celle des Etats-Unis et de l’Europe en 2008.

Les autorités japonaises se sont efforcées de sortir leur économie de l’impasse en adoptant une politique de relance. Toutes les sommes engagées n’ont cependant pas pu empêcher que le Japon enregistre depuis vingt ans une très faible croissance et replonge régulièrement dans la récession.

Les partisans d’une politique de relance soulignent que les pouvoirs publics japonais sont intervenus bien trop tard : durant les premières années qui ont suivi l’éclatement de la bulle, les autorités ont justement appliqué une politique de rigueur, comparable à celle adoptée en Europe actuellement.

Mais même si tout le monde convenait du caractère dommageable des mesures de rigueur en temps de récession sont dommageables, encore faudrait-il savoir à quels postes les autorités devraient attribuer des fonds supplémentaires. L’argument facile auquel ont recours les défenseurs d’une politique de relance, disent leurs adversaires, est que, pour dynamiser l’économie, l’Etat doit stimuler la demande. Mais la demande pour quoi ? L’Etat n’a aucune activité de production, en dehors de travaux d’infrastructure comme les routes, les digues et les ponts. C’est d’ailleurs souvent par ce biais là qu’il soutient l’économie dans la pratique. Mais l’économie s’en porterait-elle mieux ?

Discussions pratiques

Le pont qui a coûté 2 milliards de dollars au Japon, pour faciliter l’accès à une île de 800 habitants, est une histoire devenue célèbre. L’Etat a ainsi confié à un certain nombre d’entreprises de construction un magnifique contrat et créé temporairement des emplois, mais l’économie n’en est pas devenue plus productive. On peut en outre se demander si de tels projets peuvent faire redémarrer l’économie, ou si les ouvriers du bâtiment, une fois que le pont sera terminé et que l’Etat n’aura en définitive plus d’argent, ne se retrouveront pas sans emploi.

En Europe, cette discussion concrète n’a toujours pas eu lieu. L’histoire de l’Europe regorge d’exemples de ce type : les autoroutes en Espagne et au Portugal qui permettent aux touristes d’atteindre leur destination de vacances ont été surtout financées par des fonds européens. Les régions pauvres continuent de recevoir des aides des fonds structurels de la Commission européenne. Les plans prudents qui sont déjà mis en avant pour stimuler la croissance en Europe y ressemblent : des fonds supplémentaires pour la Banque européenne d’investissement, afin qu’elle puisse financer de grands projets, des fonds supplémentaires pour la Commission pour qu’elle puisse étendre les travaux actuels.

Il faut que les chefs de gouvernement montrent qu’il sont convaincus que de telles mesures suffiront à stimuler efficacement la croissance économique en Europe. S’ils veulent du moins pouvoir engager des dépenses.