On a encore vécu une semaine à frôler l’apoplexie, alors que les rumeurs persistantes concernant une demande d’aide imminente de sauvetage des banques espagnoles à Bruxelles étaient sans cesse démenties par le gouvernement, en attendant le résultat des audits qu’il avait sollicités.

Bizarrement cette fois, le suspense n’était pas accompagné d’un effondrement de la bourse mais au contraire de hausses préventives avoisinant les 8%, anticipant l’imminente résolution de la crise de Bankia. Et le 9 juin dans l'après-midi, [le ministre de l’Economie] Luis De Guindos annonçait que l’eurogroupe acceptait la demande espagnole, pourtant fermement démentie jusqu’à la veille, de sauvetage des banques. Cet apparent calme boursier ne signifiait donc pas que nous étions au bord du gouffre et encore moins au bout du tunnel, mais bien que nous nous trouvions dans l’œil du cyclone.

Le sauvetage espagnol intervient en effet alors que nous traversons le cœur de la tempête déchaînée par la crise de la monnaie unique, juste avant le coup de tonnerre des élections grecques qui pourraient entraîner la désintégration de la zone euro. Ces profondes perturbations ont été incarnées par la manière de gouverner de Mariano Rajoy, victime d’une éclipse, comme si par son silence initial il cherchait à transmettre un message des plus ambivalents : c’est un sauvetage (quelque chose de négatif en soi) que j’ai été contraint de demander, contrairement à ce que j’avais dit ; mais ce n’est pas un sauvetage (mais un autre euphémisme), puisqu’il sauvera l’Espagne de la faillite. Son mutisme devait nous faire comprendre que nous pouvions nous estimer heureux, puisque ne pas réclamer ce sauvetage aurait été pire.

Manichéisme politique

Au-delà des silences et des euphémismes, comment évaluer ce sauvetage ? La guerre culturelle imposée par la polarisation de notre vie politique est impitoyable : la gauche rejette le sauvetage et les conservateurs l’applaudissent. Soucieux de ne pas tomber dans un tel manichéisme, je dirai que malgré tout, ce sauvetage me paraît positif. Non seulement c’est un moindre mal — toute autre solution aurait été pire — mais il présente en outre les avantages indéniables d'une nécessité faite vertu. Le premier avantage est justement son caractère de sauvetage sélectif, destiné exclusivement à recapitaliser 30% de notre système financier, soit sa portion corrompue, accumulée après des années de spéculation financière nourrie par les réseaux clientélistes de tous les partis.

La tumeur cancéreuse va enfin être extirpée par le chirurgien européen, puisque nous ne pouvons pas le faire seuls. Mais cette intervention sera ciblée, puisque le cancer n’a pas métastasé le reste du système financier, et par conséquent, il n’y aura pas non plus d’intervention de l’Etat espagnol.

L’autre raison de se réjouir, c’est qu’il s’agit d’un sauvetage light. Ce sauvetage passe en effet par le FROB [Fonds de restructuration ordonnée bancaire, créé en 2009 pour assainir le secteur], et non par le Trésor, et ne comporte donc aucune contrepartie, ni condition ou exigence macro-économique. Une manière habile de contourner le véto allemand, mais qui tient de la supercherie financière puisqu’en fin de compte, les fonds serviront à soulager notre dette. Un autre subterfuge a été possible grâce à l’ambiguïté du FROB, entité amphibie qui se présente comme une institution publique pour rassurer les Allemands (qui ont refusé le sauvetage direct du secteur bancaire) mais qui appartient au secteur privé quand il s’agit de demander des crédits à Bruxelles (qui peut ainsi éviter le sauvetage de l’Etat espagnol). Quel que soit l’angle choisi, tout ceci relève d’une duplicité hypocrite, un double jeu proche de l’aléa moral. Mais qui a été accepté par Merkel.

Doute shakespearien

D’où cet air satisfait arboré par l’arrogant Rajoy, qui grâce à cette ruse parait avoir réussi à rouler dans la farine sa très rigoureuse collègue, après avoir attendri sa légendaire intransigeance prussienne. Son coup de maître a été de prétendre que l’Espagne était un trop grand pays pour le laisser s’effondrer : un coup de bluff que Merkel n’a pas osé contrer.

Contrairement à ce qu’il nous avait laissé penser jusqu’à présent, Mariano Rajoy n’est pas [son prédécesseur socialiste] José Luis Rodríguez Zapatero. Ses doutes, ses improvisations hasardeuses, son perpétuel déni, son manque de stratégie et de programme, faisaient certes penser à l’axiome de Groucho : Voilà mes principes et si vous ne les aimez pas, j’en ai d’autres. Il s’est également montré décevant en nous assénant son célèbre ça dépend face au doute shakespearien : sauvetage ou pas sauvetage ? Mais contrairement à Zapatero, qui s’était fait plumer en perdant toutes ses mises au poker de l’euro, le bon Mariano a réussi à gagner la partie, après avoir détroussé les Allemands. Mais était-ce seulement une question de chance ?