Cecilia Malmström, Commissaire européenne aux Affaires intérieures, propose cette semaine une directive visant à bloquer les sites Web qui mettent en ligne des images de pornographie infantile. S’il est évidemment louable de vouloir s’attaquer aux sites de ce genre, nous ne devrions pas nous laisser leurrer par ce qui est une mesure politique et, en fin de compte, destructrice. En fait, l’approche européenne est contre-productive, dangereuse et pourrait entraîner de graves abus contre les membres les plus vulnérables de la société. La seule solution vraiment efficace pour lutter contre ces crimes abominables serait d’adopter une mesure internationale pour supprimer ces sites le plus vite possible. Toutes les ressources disponibles — dont des ressources aujourd’hui dilapidées sur des mesures de blocage — devraient être consacrées à l’identification des victimes et à leur sauvetage, tout en veillant à ce que les délinquants qui sont derrière ces sites et le trafic entre particuliers soient implacablement poursuivis par la loi.

Bloquer les sites, c’est donner l’illusion de l’action, tout en atténuant les pressions en faveur d’une politique efficace, la communauté internationale ne se sentant dès lors pas poussée à s’attaquer immédiatement au problème. Par conséquent, on laisse croire aux citoyens que l’on agit, et les politiciens peuvent se réfugier derrière des discours populistes tout en sachant parfaitement que le blocage n’a aucun impact positif puisque les sites sont toujours en ligne. On comprend mal pourquoi la politique se montre si passive à ce sujet. Si des sites Web mettaient en ligne des preuves de meurtre, il serait grotesque de proposer de les bloquer plutôt que de les supprimer et que tous les efforts possibles soient entrepris afin d’identifier les victimes et de poursuivre les coupables.

La stratégie du blocage ne fait qu'encourager l'inaction

Il est troublant de constater que chaque accord de commerce international signé par l’Union Européenne comprend des clauses rigoureuses sur la protection de la propriété intellectuelle, mais rien pour encourager la suppression des sites favorisant la maltraitance des enfants. Dans la coopération juridique internationale, les sacs à main Vuitton et les montres Cartier passent avant les jeunes victimes d’abus sexuels. Malgré l'absence de mesures concrètes, un nouveau traité international contre les violences faites aux enfants est proposé en moyenne tous les deux ans, permettant à des acteurs politiques souriants de venir poser devant les flashs de la presse et d’afficher leur détermination en signant les accords, voire, parfois, en les ratifiant. La stratégie du blocage des sites Internet, tant à l'échelle nationale qu'internationale, ne fait que soutenir et encourager pareille inaction.

Internet a été conçu dans le souci de garantir que tout blocage du réseau puisse être contourné, aspect qu'il est fondamental de connaître pour en comprendre le fonctionnement. De ce fait, le blocage est par définition voué à l'échec et constitue un gaspillage de moyens qui pourraient être mis en œuvre plus efficacement en effaçant directement le contenu à la source. Ce sont des êtres humains qui sont au cœur de cette question, et leur protection ne sera en rien améliorée par un blocage inapproprié du point de vue technologique.

Le blocage, une mesure de plus en plus prisée

Dans le monde politique, on avance parfois que le blocage empêche l'accès délibéré des internautes intéressés, voire qu'il empêche l'accès accidentel à ces sites, ou encore que l'objectif est de mettre un terme à la distribution à vocation commerciale d'images illégales. A la vérité, il est non seulement fantastiquement aisé de contourner ces blocages, mais ces mesures sont aussi fondamentalement inefficaces puisque les sites peuvent changer de pays et d'url toujours plus rapidement : aucun effet, donc, sur l'accès délibéré. Par ailleurs, aucune statistique n'indique que l'accès accidentel à des sites illégaux pourrait être résolu par le blocage, ni même que ce problème soit vraiment essentiel. Quant à la question des sites commerciaux, les modes de paiement en ligne étant limités, la mise en place de mesures policières et judiciaires d'envergure afin de dissuader les acheteurs serait une solution de bien plus grande portée.

Alors même que le blocage est inutile, c'est une mesure de plus en plus prisée et qui se traduit dans toute l'Europe par la censure d'un éventail croissant de contenus grâce à des campagnes de lobbying richement dotées. Le Royaume-Uni a évité de peu, tout récemment, l'adoption d'une législation exigeant le blocage de sites Internet pour protéger la propriété intellectuelle. Le Danemark propose des sanctions pénales contre les fournisseurs d'accès hébergeant des sites de jeu d'argent en ligne, et la Lituanie envisage de bloquer les sites mettant en péril, à ses yeux, les valeurs familiales défendues par sa constitution — avec toutes les menaces que cela suppose pour la liberté d'expression.

Une version plus longue de cet article a été publiée par Index on Censorship.