Il y a cinq mois, quand Victor Ponta et Crin Antonescu, à l’époque leaders respectifs du Parti social-démocrate (PSD) et du Parti libéral-démocrate (PLD), et aujourd'hui Premier ministre et président du Sénat, se sont rendus à Bruxelles [pendant que les indignés roumains manifestaient dans la rue contre l’austérité] pour se plaindre d'atteintes à l'Etat de droit, les voix de la propagande USL [coalition formée de ces deux partis, au pouvoir depuis le 7 mai 2012] ont crié haut et fort que "la situation en Roumanie avait attiré l'attention de l'Europe". Ce n'était alors qu'un mouvement de propagande interne, sans conséquences au niveau européen.

Or c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui [l'exécutif de Bucarest a limogé ou suspendu en seulement quelques jours l'Avocat du peuple, le président du Sénat, celui de la Chambre des Députés, et pour finir, le président du pays, la décision devant être confirmée par référendum le 29 juillet]. Entretemps, des rumeurs circulent et sèment la panique, selon lesquelles la Roumanie serait "*à un doigt**"* de voir suspendu son droit de vote au Conseil européen, voire d’être exclue de l'Union européenne. Soyons sérieux !

En vertu de l'article 7 du traité de Lisbonne, la Commission devrait d'abord constater un risque de dérapage dans un Etat membre. Elle ne l'a pas fait pour la Hongrie de Viktor Orbán, ni pour les abus commis par Nicolas Sarkozy envers les Roms – bien que la commissaire à la Justice, Viviane Reding, ait eu alors une réaction sévère à titre personnel. Elle ne l'a pas fait non plus lorsque Silvio Berlusconi s'est fabriqué une loi d'immunité devant la justice. Où était alors l'ancien commissaire à la Justice Franco Frattini, qui nous donnait des leçons anti-corruption ? Eh bien, il était ministre de Berlusconi !

Un processus semé d'embûches

Même si les membres de la Commission voulaient commencer par la Roumanie, il faudrait un vote au Parlement. Lequel Parlement vient de refuser la demande du PPE [Parti populaire européen, droite] de discuter de la situation à Bucarest – les sociaux-démocrates et les libéraux soutenant le gouvernement roumain. Et même si l'équilibre des pouvoirs venait à s’inverser, il faudrait une majorité des 4/5ème au Conseil, non pas pour sanctionner Bucarest mais juste pour lui adresser des recommandations. Et si ces dernières ne sont pas suivies, le Conseil, à une majorité qualifiée, pourrait décider de suspendre le droit de vote ou une autre sanction. Un processus long et semé d'embûches.

Il est vrai que les réactions politiques sont dures. Mais la position tranchée du gouvernement allemand est aussi dirigée contre le président du Parlement européen, le social-démocrate allemand Martin Schulz, défenseur du gouvernement de Bucarest. En la personne de Traian Băsescu, Berlin perdrait un allié fidèle au Conseil européen. Alors que le "camp sudiste" en gagnerait un en la personne de Victor Ponta. Au Parlement, les positions semblent inversées par rapport à celles tenues dans le cas de la Hongrie. Après tant de silences et de compromis, les réactions de Bruxelles tiennent plus de la realpolitik.

S'agirait-il également de realpolitik dans la lettre adressée par les ONG roumaines à la Commission européenne, demandant une procédure de sanctions envers Bucarest ? Peut-être, bien qu'il soit pour le moins étrange de demander à punir son propre pays.

Les Roumains, indépendamment de leurs convictions, ont fait de grands efforts pour adhérer à l’UE. Ces efforts ne méritent pas d'être anéantis dans une guerre de politique intérieure. Pour ce qui est de la realpolitik, il vaudrait mieux que nous apprenions à en jouer dans les grandes négociations à Bruxelles, plutôt que de s’y rendre pour laver notre linge sale en public.