Heinz Fischer ne serait pas lui-même s’il n’avait au moins deux opinions différentes sur la question. Plus de démocratie directe ? Dimanche 8 juillet, lors de l’émission Pressestunde, le président autrichien a déclaré qu’il pouvait tout à fait concevoir d’impliquer davantage le peuple dans les décisions importantes.

Tout comme il conçoit très bien de ne pas le faire. D’abord, plus de démocratie directe ne doit pas faire de l’ombre au Conseil national [l’assemblée des députés qui a adopté le Mécanisme européen de stabilité et le pacte budgétaire le 4 juillet]. Ensuite, le président semble fort préoccupé par le fait que si les référendums se généralisent, les problèmes dont il est question risqueraient d’être “tabloïdisés”. Des réalités complexes comme le pacte budgétaire ou la mise en place du Mécanisme européen de stabilité (MES) ne seraient pas faites pour de tels plébiscites. Parce que la manière dont ils seraient représentés pourrait justement être trop “populaire”.

Avoir droit à une explication

C’est intéressant. Presque au même moment, l’homologue allemand de M. Fischer, Joachim Gauck, invitait vivement la chancelière Angela Merkel à réexpliquer en détail aux Allemands les mesures tant contestées censées sauver l’euro. Pour que les électeurs aussi comprennent ce qui les attend. Et M. Gauck a parfaitement raison. Une décision de cette ampleur ne peut être prise dans le dos des citoyens. En tout cas pas si l’on veut éviter que lesdits citoyens passent en masse dans le camp des eurosceptiques acharnés.

Les Autrichiens aussi auraient le droit à une telle explication. Qu’y a-t-il de si difficile à dire aux citoyens, avec des phrases simples ? Qu’avec la mise en place du MES, tous les Etats se porteront garants des dettes de tous les autres ? Et qu’y aurait-il de “tabloïdisé” dans le fait d’expliquer au peuple qu’à l’avenir, non seulement les dettes des Etats seront communautarisées, mais des fonds d’aide publics seront utilisés pour sauver les banques privées – au lieu de laisser les actionnaires absorber les pertes, comme ce devrait être le cas ?

La “tabloïdisation“ de certaines questions complexes, tant redoutée par Heinz Fischer, pourrait justement faire un peu de bien à ce pays. Une représentation compréhensible de réalités difficiles à saisir n’implique pas nécessairement de réduire et d’altérer de façon simpliste ces réalités, comme l’a montré, en juin 1994, le référendum sur l’adhésion de l’Autriche à l’Union européenne.

Expliquer avec des mots simples

Jusqu’où peut aller la démocratie directe et dans quelle mesure le peuple est capable de prendre des décisions adultes, c’est ce que nous montrent nos voisins suisses. En début d’année, ils ont voté contre une prolongation des congés payés, qui seraient passés de quatre à six semaines. Non qu’ils soient contre un surplus de vacances. Mais ils considèrent que l’économie, déjà soumise à une forte pression, risquerait de s'en trouver encore affaiblie.

En 2005, à Saint-Gall, une initiative visant à développer les hôpitaux régionaux a été rejetée par une grosse majorité de la population. Non pas parce que les citoyens avaient quelque chose contre une plus forte densité hospitalière. Mais parce qu’on leur avait expliqué avec des mots simples qu’une telle mesure entraînerait en toute logique une hausse des impôts. En Basse-Autriche, en revanche, on n’importune pas le peuple manifestement débordé pendant qu’il regarde [l’émission de variétés] Musikantenstadel ; les “experts” du parlement régional décident pour lui des questions importantes. C’est notamment grâce à eux que deux hôpitaux flambant neufs voient le jour, à 12 kilomètres de distance.

Il ne s’agit pas de faire voter le peuple à propos de tout et n’importe quoi. Il serait juste bon qu’il puisse s’exprimer lorsque des questions stratégiques se posent. Comme celle-ci : faut-il un MES ? Ou celle-là : l’Etat doit-il durablement dépenser plus qu’il ne perçoit ? Ou encore : les dépenses de l’Etat doivent-elles être limitées par la Constitution ? Mais aussi : l’âge de départ à la retraite doit-il ou non augmenter avec l’espérance de vie ?

Personne ne doit avoir peur des réponses à ces questions. Même le peuple que l’on prétend si bête ne peut pas prendre des décisions pires que celles des experts du Conseil national. La barre n’est tout de même pas placée très haut, n’est-ce pas ?