La métaphore du train sans freins qui file à toute allure. L’image angoissante d’une Union européenne avec non seulement la Turquie, mais aussi l’Ukraine, la Géorgie et le Pétaouchnok, devenue ingouvernable, s’effritant à cause des différences de culture et de développement économique...

Cette crainte est nourrie par l’absence de frontière orientale nette, et le fait que l’élargissement semble être l’activité principale de l’Union. La paix, la sécurité et la stabilité via l’intégration. Après 1989, l’élargissement à douze Etats membres supplémentaires était dans l’ordre des choses, même si tout le monde savait que certains candidats à l’adhésion n’étaient pas encore prêts.

D’aucuns estiment qu’ainsi, on a brûlé une étape : cette décision a confirmé le caractère purement politique de l’élargissement, et elle a à tel point modifié le caractère de l’Union que, désormais, si l’on ajoutait encore quelques membres, cela ne ferait pas de grande différence.

Et de fait, ce n’est pas fini : des pourparlers officiels sont en cours avec quatre autres pays candidats (la Croatie, la Macédoine, le Monténégro et la Serbie), plus deux pays des Balkans (l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine, si elle n’éclate pas). Des Etats situés pratiquement au cœur de l’Europe. “En outre, souligne le politologue belge Hendrik Vos, si ces pays finissent par faire ce que nous avons exigé d’eux il y a des années, il sera difficile de leur dire : bien joué, mais nous ne sommes pas prêts. Restez encore un peu en dehors.

Le droit de veto pour chaque parlement national

On se chamaille souvent pour savoir si les frontières de l’Europe sont déterminées par la géographie, la démocratie, les politiques ou par les électeurs. La réponse est : par tout cela à la fois. Voilà pourquoi l’idée que l’Union ne cesse de s’étendre est erronée.

Pour commencer, la géographie. Il n’existe peut-être pas de frontière orientale, mais il existe bel et bien une frontière méridionale. Pour ce qui est de la démocratie, on se réfère toujours aux critères dits de Copenhague. Des conditions telles que : être un Etat de droit, organiser des élections régulières, respecter les droits de l’homme, ainsi qu’adhérer à un concept assez vague appelé “communauté de valeurs”. Selon les europhiles, l’Europe accueille les pays qui sont prêts à adopter ces valeurs. Mais même Josef Janning, directeur des études au sein du groupe de réflexion European Policy Center et partisan de l’élargissement, reconnaît que si l’on applique ces principes, des Etats comme la Russie et la Turquie ne deviendront jamais membres. “Parce qu’ils se considèrent eux-mêmes comme des cas particuliers et ne veulent pas se soumettre aux règles d’autrui.”

Viennent enfin les politiques. “Il faut se demander où s’arrête la gouvernabilité. Combien d’Etat peuvent-ils faire des lois ensemble, efficacement ?”, pointe Hendrik Vos, auteur de deux ouvrages sur la prise de décision au sein de l’UE. Et cette limite-là semble atteinte.

Surtout si on tient compte du fait que chaque parlement national dispose d’un droit de veto. Et enfin, que l’opinion publique constitue un frein ultime à l’élargissement : dans de nombreux pays, elle ne soutient plus la grande Europe. L’époque où l’adhésion pouvait s’acheter avec la croissance économique est révolue.

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