Tout passe, tout casse, tout lasse, surtout en politique. L’ère du New Labour se termine, et elle laisse des blessures profondes que trahit l’attitude abattue de Gordon Brown. Tout ce qui reste de l’énergie et de l’enthousiasme qui avaient amené le parti au pouvoir il y a treize ans, c’est la menace, réitérée comme une invocation, que les conservateurs de David Cameron vont tout saboter. Les bulletins ne sont pas encore dans les urnes, les élections ayant lieu demain 6 mai. Tant qu’ils n’auront pas été décomptés, le Premier ministre s’agrippera à l’espoir qu’un miracle se produise. Peut-être les libéraux-démocrates de Nick Clegg vont-ils effectivement réussir à briser le duopole politique britannique — ou au moins priver Cameron d’une majorité de contrôle. Peut-être, mais alors, vraiment peut-être le Labour parviendra-t-il à surnager au sein d’une coalition.

Trois mandats, c’est long pour un gouvernement quel qu’il soit, tous les ministres vous le diront. La longévité au pouvoir prive les politiques du bénéfice du doute. La confiance du public finit par s’effilocher. N’importe quel parti aurait eu du mal à briguer un quatrième mandat. Tout cela n’est pas faux, comme l’argument qui veut que le Premier ministre soit un politicien victime d’un traitement sans pitié à l’ère des médias instantanés. Lui font défaut ce charme naturel et cette aisance qu’exigent désormais la télévision, Internet, Twitter et le reste. Brown a appelé à un débat en profondeur. C’est triste à dire, mais aujourd’hui, style et substance sont indissociables. Toutefois, que les ministres ne se leurrent pas. La chute imminente du New Labour n’est pas qu’une affaire de relève normale de la garde politique. La lassitude et l’orgueil ont joué un rôle. Mais ce qui a condamné l’équipe de Brown à l’échec, c’est l’absence d’idée directrice.

Le vide stratégique de Gordon Brown

Au début de la campagne, les collègues du Premier ministre ont débattu sur les moyens de riposter aux appels au changement de Cameron. Il y avait le choix entre ceux qui voulaient présenter un projet pour un quatrième mandat travailliste, et ceux qui tenaient à se concentrer sur les dangers d’un gouvernement conservateur. Pour finir, c’est le deuxième groupe qui l’a emporté. Le “risque” conservateur a occulté l’idée d’un avenir travailliste. Le message de Brown a presque exclusivement porté sur l’intention de Cameron de faire des coupes sombres dans les services publics afin de satisfaire sa frénésie idéologique en faveur d’un Etat allégé. Les conservateurs, selon ce discours, risquent de saboter la reprise et de démanteler l’Etat-providence. L’ennui avec cette approche, c’est qu’elle en révèle autant sur le gouvernement que sur l’opposition. Les électeurs ont beau se méfier des conservateurs, on ne leur propose pas d’autre solution crédible.

Quand Brown a contraint Tony Blair à quitter Downing Street en 2007, ses adjoints ont alors régulièrement évoqué une nouvelle approche du gouvernement. A la gesticulation et à la grandiloquence de l’époque Blair, disaient-ils, se substitueraient volonté, calme et compétence. “He’s not Flash, just Gordon” [“Lui, c’est juste Guy, sans l’Eclair”].

En réalité, le temps l’a prouvé, Gordon n’avait rien qui pouvait tenir lieu d’ambition motrice. Comme si l’expulsion de Blair avait été son unique objectif. Le rideau est tombé sur le désir du New Labour d’associer conscience sociale, liberté de choix et aspirations, et rien ne l’a remplacé. Pendant un moment, ce vide stratégique a été comblé par la crise financière mondiale. Ce n’est pas un hasard si Brown a été au mieux quand le système bancaire international s’est retrouvé véritablement au bord du gouffre. Mais la crise a également encouragé un retour aux instincts étatistes des travaillistes, à leur foi dans l’omnipotence du gouvernement dont ils s’étaient dépouillés dans les années 80 et 90.

David Cameron a-t-il un plan?

Ce qui ne veut certes pas dire que Cameron a su se montrer convaincant. Même si, comme il l’espère, il se retrouve Premier ministre vendredi après-midi, l’échec de sa campagne a été presque aussi époustouflant que la progression de Clegg, deux phénomènes qui, du reste, se sont renforcés mutuellement. Curieusement, les doutes qui planent sur Cameron ne sont pas étrangers à ceux que suscite le Premier ministre. Si Brown s’est avéré incapable de faire preuve de volonté dans ses fonctions, dans l’opposition, le chef de file des conservateurs n’a pas réussi à mettre en place un programme séduisant.

Il est évident qu’il s’est trop souvent servi de sa grande idée, la Grande Société, comme d’un écran de fumée pratique afin de masquer les divisions au sein de son propre parti. D’un côté, on trouve ceux qui rêvent d’un retour aux certitudes des privatisations thatchériennes des années 80. De l’autre, les défenseurs d’Une Seule Nation, comme Cameron lui-même, qui pensent que l’Etat n’est pas synonyme de la société. D’après certains de mes collègues, cela n’aura aucune importance si le patron des conservateurs s’installe à Downing Street. Une fois aux commandes, il disposera du mandat et de la marge de manœuvre nécessaires pour formuler ses propres priorités en termes de gouvernement. A tout le moins, la nécessité de commencer à restaurer les finances publiques devrait suffire à le guider dans ses ambitions.Je n’en suis pas si sûr. Le week-end dernier, il a promis un gouvernement tout en “efficacité tranquille”, qui n’est pas sans rappeler étrangement les anciennes assurances de Brown. Par conséquent, nous ne savons toujours pas si David Cameron a un plan.