Extérieurement, ils multiplient les manifestations d’unité. Les gouvernements des Etats de l’UE ont décidé de mettre en place des mesures pour sauver la Grèce, un fonds de secours de 750 milliards pour l’euro, de nouvelles réglementations pour les fonds spéculatifs. Et ils seraient même sur le point de se rapprocher sur la question brûlante des taxes sur les transactions financières. Mais ce n’est qu’une cohésion de façade. En coulisses, des forces centrifuges agissent avec un effet destructeur. Au lieu de s’unir en cette heure de crise historique, on se livre à une lutte brutale pour le pouvoir, on contourne les institutions de l’UE, on impose des solutions unilatérales, on ignore ses partenaires. Un nouveau fossé se creuse entre les deux principaux acteurs, l’Allemagne et la France.

Cette semaine, on a eu la première preuve publique de cette rupture, quand le gouvernement allemand a proclamé, sans préavis, son intention d’interdire les ventes à découvert. Le 20 mai, une conférence internationale sur la réglementation des marchés financiers a eu lieu à Berlin — loin de l’UE.

“L’Allemagne tourne le dos à l’Union européenne”, gronde un représentant gouvernemental de haut rang au Conseil européen. “Ces mesures seraient beaucoup plus efficaces si elles étaient coordonnées au niveau européen”, prévient Michel Barnier, le commissaire européen chargé du marché intérieur. Pourtant, les institutions de l’UE sont victimes d’un conflit d’intérêt déclenché par Berlin et Paris.

Ce n’est qu’après que l’on a pu savoir ce qui s’était déroulé dans les coulisses du sommet d’urgence convoqué dans la panique le 7 mai. En raison d’un entretien préalable entre la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Nicolas Sarkozy, la rencontre a démarré avec deux heures de retard. Tandis que les autres chefs de gouvernement attendaient, la discussion entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel a tourné au duel.

Selon des membres de la délégation, il n’a pas seulement été question du plan de sauvetage de l’euro, mais aussi de la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE), de la coordination économique et du Pacte de stabilité de l’euro. Tous deux sont sortis de la salle de réunion le visage fermé. Et ils ont poursuivi leur querelle dans le cercle des vingt-cinq autres chefs d’Etats et de gouvernements. Sarkozy a tapé du poing sur la table, et même menacé de se retirer de l’euro, a rapporté par la suite le Premier ministre espagnol José Luis Zapatero.

"Elle nous a coûté des milliards"

Le président français avait constitué, avec le soutien de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal, un front contre Merkel, à qui on reproche d’avoir hésité durant la crise grecque. “Ce faisant, elle nous a coûté des milliards”, lâche un représentant de gouvernement. Contre les intérêts allemands, Sarkozy a obtenu la mise au pas d’une BCE jusque-là indépendante.

Le fossé est “idéologique et motivé par les intérêts nationaux”, commentent les observateurs. D’un côté, se trouvent Paris et ses partenaires de l’espace méditerranéen qui s’efforcent, pendant la crise, d’imposer ce qu’ils ont toujours voulu : à savoir davantage d’influence politique sur la BCE et un assouplissement de la politique des taux et de la valeur monétaire. Ils réclament en outre une coordination économique européenne censée saper la compétitivité allemande.

La crise de confiance de l'UE

De l’autre côté se tient l’Allemagne, qui refuse toute coordination, même quand cela va de soi. Et qui, au lieu de cela, se retrouve seule à exiger un durcissement des sanctions afin de défendre un cours de stabilité rigoureux de l’euro. L’avertissement émis par Angela Merkel dans un discours devant les députés est symptomatique : “L’euro est en danger”, a-t-elle martelé mercredi dernier. Elle a appelé à une “culture de l’épargne” plus forte de la part de tous les Etats de l’UE. Christine Lagarde, la ministre française de l’Economie, a alors riposté : “Je ne pense absolument pas que l’euro soit en danger.”

“L’UE vit une crise de confiance intérieure et extérieure”, constate le politologue Paul Luif. Intérieure, car les institutions de l’UE ont été neutralisées par des décisions unilatérales. La Commission européenne a failli dans sa fonction de contrôle. Extérieure parce que cette communauté internationale d’Etats ne donne plus l’image de la stabilité. La chute de l’euro en est la preuve : au lieu de s’efforcer à résoudre en interne les problèmes et les différences structurelles, “on cherche d’autres coupables, comme les fonds spéculatifs et les spéculateurs”.