Il est rare, même en Espagne, que le Parlement débatte des causes et des conséquences de la Guerre de Succession (1701-1714) dont l’enjeu était l’équilibre des pouvoirs en Europe au début du 18ème siècle [dernière grande guerre de Louis XIV, elle lui permit d’installer un souverain français à Madrid, Philippe V]. Il ne s’agissait en aucun cas, comme l’ont rappelé les députés du gouvernement à leurs homologues catalans cette semaine, d’une guerre de sécession, même si la Catalogne, ayant misé sur le mauvais cheval, s’est retrouvée privée de son autonomie. En Espagne, l’Histoire fait partie du quotidien.

Artur Mas, Président de la Catalogne, vient de quitter Madrid les mains vides sans avoir réussi à négocier un nouveau contrat fiscal avec Mariano Rajoy, le Premier Ministre espagnol. Il n’a pas pu s’empêcher de déclarer qu’une opportunité historique de conserver la Catalogne dans le giron de l’Espagne venait d’être manquée.

Les passions s'enflamment

De retour au Parlement catalan à Barcelone, M. Mas a convoqué des élections anticipées qui vont probablement se transformer en plébiscite sur la sécession de la Catalogne et (au cas où Madrid n’aurait pas compris), Barcelone a immédiatement voté la tenue d’un référendum sur le droit de la Catalogne à l’auto-détermination. Il faut donc s’attendre à ce qu’une crise constitutionnelle de grande ampleur (qui mette en jeu la survie de l’Etat espagnol dans ses frontières actuelles) vienne se télescoper avec la crise de la dette et celle de la zone euro.

Les arguments dans ce conflit familial sont déjà compliqués et souvent tendancieux mais, quand la politique identitaire commence à prendre le pas sur le débat raisonné, les passions ne tardent pas à s’enflammer. Or Artur Mas est le porte-drapeau bien improbable d’un séparatisme révolutionnaire.

Jusqu’à présent, il était toujours apparu comme un nationaliste modéré de la coalition Convergència i Unió, l’incarnation parfaite de la bourgeoisie catalane et de ses valeurs mercantiles traditionnellement frileuses. La CiU domine la vie politique catalane depuis que l’autonomie a été restaurée après la fin de la dictature franquiste à la fin des années 1970 et elle incarne en Catalogne une certaine ambiguïté philosophique en matière d’indépendance, ainsi que l’ambidextrie politique dans l’arène politique espagnole, puisqu’elle peut s’allier aussi bien à la droite qu’à la gauche.

A marche forcée vers la souveraineté

M. Mas a été élu en 2010, comme Mariano Rajoy, après deux tentatives ratées. Technocrate de formation, il avait promis une plus grande autonomie fiscale à la région pendant sa campagne. Le gouvernement catalan veut en effet obtenir le droit de lever ses propres impôts, ce que font déjà les Basques. Grâce à leur autonomie fiscale, les Basques ont en effet réussi à relancer leur économie autrefois sinistrée pour atteindre un très haut niveau d’industrialisation et faire du Pays Basque la région la plus prospère d’Espagne. Alors que la Catalogne s’enfonçait dans le marasme.

Avec une économie de la taille de celle du Portugal, la Catalogne est la plus endettée des régions espagnoles. Ses représentants ainsi que les économistes estiment qu’ils pourraient sortir de cette crise s’ils avaient le même régime fiscal que les Basques, qui transfèrent dix fois moins de leurs richesses par habitant au fisc espagnol. La Catalogne, disent-ils, donne à Madrid environ 18 milliards d’euros par an, soit 9% de leur production économique, une somme qui dépasse les exigences de la répartition équitable des recettes fiscales vers les régions les plus pauvres, et que de nombreux systèmes fédéraux plafonnent à environ la moitié.

Ainsi, tout en lançant la région à marche forcée vers la souveraineté nationale, M. Mas s’est retrouvé à mendier 5 milliards d’euros à M. Rajoy. S’il s’agissait seulement d’une question d’argent, le dirigeant catalan à la mâchoire volontaire aurait l’air un peu idiot.

Mais le sentiment séparatiste qu’il essaye actuellement de centraliser avait commencé à enfler bien avant le début de la crise financière. Les revendications pour l’indépendance de la région ont gagné une bonne partie de l’opinion publique quand la réforme du statut de l’autonomie catalane, lancée par le gouvernement régional socialiste en 2006 et ratifié par le Parlement espagnol et catalan, a été rejetée par le Tribunal constitutionnel à Madrid. Et cette stratégie du pacte fiscal de Mas que le gouvernement de centre-droit de M. Rajoy n’allait jamais approuver apparaît aujourd’hui comme une tremplin tactique pour lancer un mouvement de fond. Et l’Espagne ébahie a pris conscience de l’ampleur de ce mouvement lors de la dernière Diada, journée de commémoration annuelle de la défaite de Catalogne en 1714, quand plus d’un million de séparatistes ont envahi les rues de Barcelone. Mais Artur Mas est- il l’instigateur de ce mouvement apparemment spontané ou se contente-t-il de se laisser porter ?

Poésie symboliste et paragraphes abscons

Artur Mas, 56 ans, est un catholique fervent réputé pour son austérité et ses nerfs d’acier. Il a fait ses études au lycée français de Barcelone, où il a contracté le goût de la poésie symboliste et des paragraphes abscons avant de faire des études en économie. S’il ne s’est pas illustré dans la lutte contre le franquisme, il a rejoint la CiU en 1987, où il a rapidement été intronisé comme successeur de Jordi Pujol, resté à la tête de la Generalitat de 1980 à 2003. M. Pujol était l’incarnation du catalanisme qui, à la différence du séparatisme, souhaite le développement de la culture, de la langue et de l’identité historique de la Catalogne au sein de l’Etat espagnol. Le rejet constitutionnel de la réforme du statut de l’autonomie a persuadé Mas, tout comme Pujol, son mentor de l’époque, qu’il était temps pour la Catalogne de voler de ses propres ailes.

Mas a toujours souhaité l’indépendance de la Catalogne mais la décision* [du Tribunal constitutionnel] de supprimer le mot “nation” du statut a été la goutte d’eau, explique Edward Hugh, économiste installé depuis longtemps en Catalogne. "La proposition de pacte fiscal était seulement un moyen de se rallier une partie de la société catalane. Il y a eu ensuite la manifestation[de la Diadia] et il s’est alors aperçu qu’une grande partie de la société n’était pas derrière lui mais bien devant lui. Je crois que c’est là qu’il a sauté le pas : il voit que l’histoire est à portée de main et il veut tenter sa chance.

Mariano Rajoy fera tout pour lui mettre des bâtons dans les roues. L’adjointe du Premier Ministre, Soraya Sáenz de Santamaría, a rappelé que seul l’Etat espagnol était habilité à convoquer un référendum. “Non seulement des outils institutionnels et légaux existent pour empêcher un référendum, mais il y a également un gouvernement prêt à en faire bon usage”, a-t-elle menacé.

L’histoire aura sans doute le dernier mot. “Les dirigeants sont des gens qui interprètent le sens de tout mouvement historique, et c’est le devoir de tout gouvernement de ne pas étouffer le désir d’un peuple”, avait déclaré Artur Mas lors de son investiture.