Le Britannique moyen aurait-il une image périmée, stéréotypée de la Suède ? Hélas, je dois bien avouer que oui. C'est ce que j'ai découvert en écrivant un livre sur un homme que je n'ai jamais rencontré. Avant qu'il ne nous quitte trop tôt, en 2004 à l'âge de 50 ans, Stieg Larsson a signé une trilogie policière exceptionnelle [Millénium] dont le premier volume s'intitulait "Les hommes qui n'aimaient pas les femmes" – trois livres qui continuent de battre tous les records de vente dans le monde entier dans leurs différentes traductions.

Lorsque, pour écrire mon livre, j'ai évoqué la vie et le travail de Stieg Larsson avec des auteurs britanniques, j'ai systématiquement eu droit à la même image de la Suède : le pays d'IKEA, des entraîneurs de foot, d'Abba et de la liberté sexuelle absolue, cette dernière évocation s'accompagnant toujours d'un sourire envieux. J'ai également entendu dans la bouche d'autres non-Suédois un stéréotype intellectuellement plus respectable, celui d'un pays admiré pour Ingmar Bergman et sa sociale-démocratie.

Une vision paranoïaque de la Suède

Récemment, j'ai été invité à participer à un colloque intitulé "Stieg Larsson et la littérature policière suédoise", à la présidence de l'ambassadeur. Parmi mes éminents confrères présents, l'un des plus grands auteurs de polars nordiques, le très grand Håkan Nesser, le créateur du personnage du commissaire Van Veeteren, ainsi que Johan Theorin, à qui l'angoissant "Skummtimmen" [L'Heure trouble] a valu le prestigieux Dagger Award de la Crime Writers Association l'année dernière, et l'éditrice de Stieg Larsson, Eva Gedin.

Il régnait sur la scène une chaleur étouffante, mais la température a encore monté d'un cran lorsqu'il est apparu que l'image très sombre de la Suède telle que la dépeignent les ouvrages de Stieg Larsson (où la corruption n'épargne aucune strate du pouvoir, de la justice à la police et aux services secrets, en passant par les centres psychiatriques) est largement contestée.

A travers le regard de Stieg Larsson, le lecteur étranger découvre une image négative et inconnue de la Suède. "La Suède de Stieg Larsson n'a rien à voir avec la Suède que je connais", assène Håkan Nesser. "Mais si vous grattez un peu profond, cela devient sombre tôt ou tard. Quel que soit le sol ou le pays dans lequel vous creusez". N'adhère-t-il donc pas à la vision paranoïaque de la Suède de Stieg Larsson ? "Ce n'est pas cela. Je dirais que Stieg a écrit ses livres en prenant certaines libertés artistiques. D'un côté, il était plus impliqué dans les recoins les plus secrets de la société suédoise que je ne l'étais, là où les individus les plus estimés et les plus puissants sont aussi les pires bandits". Il sourit. "Et, bien sûr, il est plaisant de lire des histoires sur la théorie du complot, c'est la défense du pauvre. Cela fait plaisir de voir la déchéance d'un voisin plein aux as, non ?"

Stieg Larsson s'est concentré sur les petits travers de la politique

Plus flegmatique que Nesser, Johan Theorin montre davantage de bienveillance pour la Suède de Stieg Larsson. "Les caractères des protagonistes, la sexualité et la violence sont bien sûr exacerbés. J'ai déjà eu l'occasion de rencontrer des hommes qui faisaient un peu penser à Mikael Blomkvist [le journaliste héros de la saga], mais je n'ai jamais entendu parler de quiconque en Suède d'aussi terrifiant que Lisbeth Salander [l'autre personnage principal, jeune femme autiste géniale et ultra violente]". L'écrivain sourit et poursuit : "L'écrivain Anthony Burgess soutenait que les Scandinaves étaient, dans le monde entier, le peuple le plus à cheval sur le règlement. Et il est allé partout, donc il savait de quoi il parlait. Il l'associait quelque part au fait que les Scandinaves ne croient pas en Dieu !" "Les Suédois se fient volontiers aux autres, et on se fie volontiers à eux. Or, Stieg Larsson faisait partie de cette presse qui scrute constamment les agissements de l'Etat, donc il s'est peut-être concentré sur les petits travers des politiques au lieu de voir que, dans l'ensemble, tout fonctionnait plutôt bien".

Je me risque à poser une autre question : l'idéal social-démocrate sonne peut-être creux dans les ouvrages de Stieg Larsson, mais existe-t-il encore dans le monde réel ? Johan Theorin hésite. "Dans une année électorale comme celle-ci, nous allons élire un nouveau gouvernement en septembre, l'idéal social-démocrate refait surface, même si, somme toute, il faut bien reconnaître que la Suède reste un pays très équitable en ce qui concerne l'accès aux soins et à l'enseignement supérieur. En même temps, il est clair que le pays est devenu un pays capitaliste européen comme les autres". Quand je demande à Håkan Nesser et Johan Theorin si les Suédois sont fiers de Stieg Larsson, Håkan Nesser affiche son fameux sourire forcé et répond : "Oui, mais les gens aimeront toujours un auteur de polar de gauche comme Stieg. Et puis les Suèdois sont également fiers du groupe Abba, ce qui est pire".