En arrivant en Ecosse il y a quelques années, j’ai été accueilli par un panneau fanfaron : “Glasgow a la latitude de Smolensk et l’attitude de Barcelone”. Un exemple frappant du mélange de camaraderie et d’admiration que ressentent les Ecossais lorsqu’ils regardent en direction de la Catalogne. Barcelone, la capitale catalane, a beaucoup d’avantages qu’envient les habitants de Glasgow : la météo, la nourriture et le football y sont en effet meilleurs. Les Ecossais ont même choisi Enric Miralles, un architecte catalan – hommage évident à la région espagnole – pour concevoir le nouveau bâtiment qui abrite leur parlement.

Pourtant, ce sont désormais les Catalans qui ont une bonne raison de regarder vers le nord avec convoitise. Le 15 octobre, il a été confirmé qu’en 2014, l’Ecosse organisera un référendum sur son indépendance. La Generalitat [siège du gouvernement régional catalan] rêve de pouvoir en faire autant, mais le gouvernement central espagnol s’y oppose catégoriquement.

Approche risquée mais astucieuse

L’Espagne tente de contrecarrer le mouvement séparatiste catalan en s’appuyant sur un cercle vicieux juridique. Selon Madrid, les nationalistes de la communauté autonome doivent respecter la constitution espagnole et ce texte interdit la tenue d’un référendum sur l’indépendance.

Les Britanniques, de leur côté, ont choisi une approche qui est à la fois plus pragmatique et plus audacieuse. David Cameron, le Premier ministre, aurait très bien pu s’obstiner à dire que seul le gouvernement britannique peut organiser un référendum, d’après la loi. Au lieu de ça, il a pris le parti d’autoriser les Ecossais à décider de l’avenir de leur nation, à condition que la souveraineté soit la seule question en jeu.

Du point de vue de la justice et de la prudence, l’approche du gouvernement britannique semble plus sage. David Cameron est conservateur et patriote, comme Mariano Rajoy – le Premier ministre espagnol. Les deux hommes seraient horrifiés de présider à la rupture de leurs nations. Londres a toutefois reconnu qu’en obtenant le pouvoir à Edimbourg, les nationalistes écossais ont gagné le droit démocratique d’organiser un référendum sur leur indépendance. Il est inutile de chercher des moyens juridiques pour faire obstacle à cet objectif qui existe de longue date.

L’approche du gouvernement britannique est certes risquée, mais elle est aussi astucieuse, d’un point de vue psychologique. Affirmer à une population que quelque chose lui est absolument interdit est le meilleur moyen de rendre l’objet de son désir d’autant plus tentant. Ce principe, établi pour la première fois dans le Jardin d’Eden, s’applique parfaitement à la Catalogne du XXIe siècle. En revanche, il est peut-être légèrement décourageant pour les nationalistes écossais d’apprendre, grâce à un sondage mené récemment, que les Anglais sont plus nombreux à soutenir l’indépendance de l’Ecosse que les Ecossais eux-mêmes.

La crise minimise l'attrait de l'Europe

Les parallèles entre les cas écossais et catalans sont curieux. Dans les deux régions, les nationalistes font remonter la perte de leur souveraineté au début du XVIIIe siècle. C’est en 1707 que les Ecossais ont signé l’Acte d’Union avec l’Angleterre, créant ainsi la Grande-Bretagne, résultat d’une aventure coloniale malheureuse – le projet Darién – qui a failli ruiner l’Ecosse. Quant aux Catalans, ils évoquent la chute de Barcelone, en 1714. Récemment, lors d’un match de foot entre le Barça et le Real Madrid, les nationalistes catalans ont marqué cet anniversaire par une clameur retentissante, précisément 17 minutes et 14 secondes après le début de la rencontre.

Les nationalistes écossais et catalans se sont tous servis de l’UE pour appuyer leur dossier en faveur de l’indépendance. Ils sont convaincus qu’ils n’ont pas à craindre l’isolement, puisque les deux nouvelles nations feraient partie du grand club européen : elles pourraient ainsi associer leur indépendance à la sécurité d’une adhésion à l’UE.

Certains intellectuels écossais font également valoir que l’hostilité à l’égard de l’UE est un vice spécifique aux Anglais et que les Ecossais sont loin d’être aussi chauvins. Cette idée fait son chemin à Bruxelles, où certains se plaisent à imaginer que les Anglais pourraient être punis de leur euroscepticisme par la sécession écossaise. En vérité, les sondages suggèrent que les Ecossais sont à peine moins opposés à l’UE que leurs voisins Anglais. Récemment, une enquête a révélé que 60 % des électeurs anglais souhaitent quitter l’Union européenne, une opinion partagée par 50 % des Ecossais.

La crise économique que traverse la zone euro a conduit les nationalistes d’Edimbourg à minimiser l’atout Europe au cours de leur campagne. Actuellement, ils affirment qu’une Ecosse indépendante ne viserait pas immédiatement à rejoindre la zone euro. La livre resterait sa monnaie et le pays continuerait d’utiliser les billets écossais.

L’Espagne, en revanche, se trouve en plein cœur de la crise de l’euro, le reste de l’UE fait donc bonne figure en comparaison. La plupart des nationalistes catalans maintiennent que leur nouvelle nation ne chercherait pas à abandonner la monnaie unique.

La loi est un prétexte

Il existe néanmoins une différence notable entre les Ecossais et les Catalans, qui contribue à justifier les réactions distinctes de Madrid et Londres. L’Ecosse représente seulement 5,2 millions de personnes sur les 62 millions que compte la population britannique et le pays a la réputation, en Angleterre, de bénéficier d’aides financières considérables déboursées par le reste du pays (ce que réfutent les nationalistes). En revanche, la Catalogne compte 7,3 millions d’habitants, pour un total de 47 millions de personnes en Espagne, sans compter que la région est l’une des plus riches de la péninsule ibérique. La sécession de la Catalogne serait un terrible revers pour l’Espagne.

Et pourtant, le flegme anglais sera véritablement mis à l’épreuve si l’Ecosse choisit l’indépendance en 2014. En ce qui me concerne, j’espère que la Grande-Bretagne et l’Espagne resteront toutes deux des nations unies, mais cela ne pourra avoir lieu que sur la base du consentement. Le gouvernement espagnol doit arrêter de se cacher derrière la loi et autoriser un référendum en Catalogne. On ne sauve pas un mariage en déclarant que le divorce est illégal.